LIVRE IV
Venture m'avoit appris ce même menuet avec la basse sur ^'autres paroles très-infames, à l'aide desquelles je Pavois parfaitement retenu. Je mis donc à la fin de ma composition ce menuet et sa basse, en supprimant les paroles, et je le donnai pour être de moi, tout aussi résolument que si j'avois parlé à des habitans de la lune.
On s'assemble pour exécuter ma pièce. Je distribue les parties; j'explique à chacun le goût de l'exécution, le genre du mouvement; j'étois fort affairé. On s'accorde pendant cinq ou six minutes, qui furent pour moi cinq ou six siècles. Je frappe d'un rouleau de papier sur mon pupitre magistral les deux ou trois coups du prenei garde à vous. On fait silence; je me mets en devoir de battre gravement la mesure ; on commence enfin... Non, depuis qu'il existe des opéra François^ de la vie on n'ouït un semblable charivari. Quoi qu'on [177] eût pu penser de mon prétendu talent, l'effet fut pire que tout ce qu'on sembloit attendre. Les Musiciens étouffoient de rire; les auditeurs ouvroient de grands yeux, et auroient bien voulu fermer les oreilles; mais il n'y avoit pas moyen. Mes bourreaux de Symphonistes, qui vouloient s'égayer, racloient à percer les oreilles d'un Quinze-vingt. J'eus la constance d'aller toujours mon train, en suant, il est vrai, à grosses gouttes. Pour ma consolation, j'entendois Jes assistans se dire moins à leur oreille qu'à la mienne, l'un : Il n'y a rien là d'agréable; un autre : Quelle musique enragée! un autre: Quel diable de sabbat est cela? Pauvre Jean Jaques ! en ce cruel moment tu ne t'at-
ï des paroles.
LES CONFESSIONS
tendois guères qu'un jour, devant le Roi de France et toute sa Cour, ta musique exciteroit des murmures de surprise et d'admiration, et que, tout autour de toi, les plus grandes Princesses et les plus belles Dames se diroient demi-voix, mais avec transport : Quels chants délicieux ! quelle musique enchanteresse ! il n'y a pas là un son qui n'aille au cœur!
Mais ce qui mit tout le monde de bonne humeur fut le menuet. A peine en avoit-on joué quelques mesures que j'entendis partir de toutes parts les éclats de rire. Chacun me félicitoit sur mon joli goût de chant; on m'assuroit que ce menuet feroit fortune, et que je méritois d'être chanté par tout. Je n'ai pas besoin de peindre mon angoisse, ni d'ajouter que je la méritois bien.
Le lendemain l'un de mes Symphonistes, appelé Lutolt, vint me voir et fut assez bon homme pour ne pas me féliciter sur mon succès. Le profond sentiment de ma folie, la honte, le regret, le désespoir de l'état où j'étois réduit, enfin l'impossibilité de tenir mon cœur fermé dans ses grandes peines, me firent ouvrir à lui; je lâchai la bonde à mes larmes, et, au lieu de me contenter de lui avouer mon ignorance, je lui dis tout ce qu'il étoit le moins nécessaire qu'il sût, en [178] prenant, il est vrai, l'utile précaution de lui demander le secret, qu'il me promit comme on peut bien croire, et qu'il me garda comme on peut bien croire aussi. Dès le même soir tout Lausanne sut qui j'étois, et, ce qui est remarquable, personne ne m'en fit le semblant, pas même le bon Perrottet, qui pour tout cela ne se rebuta pas de me loger et de me nourrir.
1 avec transport^ à demi-voix.