LIVRE IV
Je vivois, mais tristement : les suites d'un pareil début ne firent pas pour moi de Lausanne un séjour fort agréable. Les écoliers, comme on imagine bien, ne se présentoient pas en foule ; pas une seule écolière, et personne de la Ville. J'eus en tout deux ou trois gros Allemands, aussi stupides que j'étois ignorant, et qui dans mes mains ne devinrent pas de grands croque-notes. Je fus appelé dans une seule maison, où un petit serpent de fille voulut se donner le plaisir de me montrer beaucoup de musique dont je ne pus pas lire une note, et qu'elle eut la malice ensuite de chanter, et fort bien, devant Monsieur le maître, pour lui montrer comment cela s'exécutoit. J'étois si peu en état de lire un air de première vue que, dans le brillant concert dont j'ai parlé, il ne me fut pas possible de suivre un seul moment l'exécution, pour savoir si l'on jouoit ce que j'avois sous les yeux et que j'avois composé et noté moi-même.
Au milieu de tant d'humiliations j'avois une consolation très-douce : je recevois de temps en temps des nouvelles^ de mes deux charmantes amies. J'ai toujours trouvé dans le sexe une grande vertu consolatrice pour les malheureux, et rien n'adoucit plus mon affliction dans mes disgrâces que de sentir qu'une personne aimable y prend intérêt. Cette correspondance cessa pourtant bientôt après et ne s'est jamais renouée, mais ce fut ma faute: en [179] changeant de lieu, je négligeai de leur donner mon adresse, et, forcé par la nécessité de songer ^continuellement à moi-même, je les oubliai bientôt entièrement.
1 Voy. Annales, t. II, p. 167, n. 2. * uni[quement} .
LES CONFESSIONS
Il y a long-temps que je n'ai parlé de ma pauvre Maman, mais si l'on croit que je Pavois oubliée, on se trompe extrêmement. Je ne cessois de penser à elle, et de désirer ardemment notre réunion, non pas seulement pour le besoin de ma subsistance, mais bien plus pour le besoin de mon cœur. Mon attachement pour elle, quelque vif, quelque tendre qu'il fût, ne m'empêchoit pas d'en aimer d'autres, mais ce n'étoit pas de la même façon. Toutes dévoient ma tendresse à leurs charmes : elle ne tenoit à rien de plus près des autres et ne leur eût pas survécu, au lieu que Maman pouvoit devenir vieille et laide sans que je pusse cesser de l'aimer; mon cœur avoit bientôt transmis à sa personne l'hommage qu'il avoit d'abord fait à sa beauté, et quelque changement qu'il lui arrivât, pourvu que ce fût toujours elle, mes sentimens ne pouvoient changer. Je sais bien que je lui devois de la reconnoissance, mais en vérité je n'y songeois pas. Quoi qu'elle eût fait ou n'eût pas fait pour moi, j'aurois été le même pour elle. Je ne l'aimois ni par devoir, ni par intérêt, ni par convenance ; je l'aimois parce que j'étois né pour l'aimer. Quand je devenois amoureux de quelque autre, cela faisoit distraction, je l'avoue : je pensois moins souvent à elle, mais j'y pensois avec le même plaisir, et jamais, amoureux ou non, je ne me suis occupé d'elle sans sentir qu'il n'y auroit jamais de vrai bonheur pour moi dans la vie tant que nous serions séparés.
N'ayant point de ses nouvelles depuis si long-temps, je n'ai jamais pu me figurer que je l'eusse tout-à-fait perdue et qu'elle eût pu tout-à-fait m'oublier. Je me disois : Elle saura tôt ou tard que je suis errant et me fera chercher; je la retrouverai, j'en suis certain. En
attendant, c'étoit une sorte de douceur pour moi d'habiter son pays, de passer [i8o] dans les rues où elle avoit passé, d'approcher des maisons qu'elle avoit habitées, et tout cela par conjecture ; car une de mes plus inconcevables bizarreries est de n'avoir jamais osé m'informer d'elle ni prononcer son nom sans la plus absolue nécessité; il me sembloit qu'en la nommant je disois tout ce qu'elle m'inspiroit, que ma bouche révéloit le secret de mon cœur, que je la compromettois, enfin, de quelque manière. Il se mêloit même à cela quelque frayeur qu'on ne me dît du mal d'elle. On avoit parlé beaucoup de sa démarche, et un peu de sa conduite : de peur qu'on n'en dît pas ce que je voudrois^ entendre, j'aimois mieux qu'on n'en parlât point du tout.
Comme mes écoliers ne m'occupoient pas beaucoup, €t que sa Ville natale n'étoit qu'à quatre lieues de Lausanne, j'y allai faire une promenade de deux ou trois jours, durant lesquels la plus douce émotion ne me quitta point. L'aspect du lac de Genève et de ses admirables côtes eut toujours à mes yeux un attrait particulier que je ne saurois expliquer, et qui ne tient pas seulement à la beauté du spectacle, mais à je ne sais quoi de plus intéressant qui m'affecte et m'attendrit. Toutes les fois que j'approche du pays de Vaud, j'éprouve une impression composée des souvenirs de Madame de Warens qui y est née, de mon père qui y vivoit, de Mademoiselle de Wulson qui y eut les prémices de mon cœur, de plusieurs voyages de plaisir que j'y fis dans mon enfance, et, ce me semble, de
Voy. p. 222, note.
quelque autre cause plus secrète et plus forte que tout cela. Quand Tardent désir de cette vie heureuse et paisible qui me fuit et pour laquelle je me sentois né vient réchauffer mon imagination attristée, c'est toujours au pays de Vaud, près du lac, dans des campagnes charmantes, qu'elle se fixe. Il me faut absolument un verger tout au bord de ce lac; il me faut un ami sincère, une femme aimable, une vache, et un petit bateau. Je ne jouirai d'un bonheur parfait que quand j'aurai tout cela dans le lieu où je [i8i] le désire. Je ris de ma simplicité quand je songe au nombre de fois que je suis allé dans ce pays-là uniquement pour y chercher ce bonheur imaginaire. J'étois toujours surpris d'y trouver les habitans, et surtout les femmes, d'un tout autre caractère que celui que j'y cherchois. Combien cela me sembloit disparate ! Le pays et les gens dont il est peuplé ne m'ont jamais paru faits les uns^ pour les autres. Dans cette promenade de Vevai, je me livrois, en suivant ce beau rivage, à la plus ravissante mélancolie ; mon cœur s'élançoit avec attendrissement à mille félicités idéales. Je soupirois et pieurois comme un enfant. Combien de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans cette eau, non moins pure qu'elles! J'allai à Vevai loger à la Clef, et pendant deux jours que j'y restai sans voir personne, je pris pour cette charmante Ville un amour
ï Cette négligence n'existe plus dans la dernière rédaction (ms. Môultou) : « Le pays et le peuple dont il est couvert ne m'ont jamais paru faits l'un pour l'autre.» — De même, p. 221, «ce que je voudrois» a été remplacé par « ce que je voulois », et p. 207, la phrase « quelqu'un passoit, entroit ou sortoit dans les autres maisons » a été modifiée comme suit : «quelqu'un passoit, entroit ou sortoit au voisinage. »