LIVRE I
caractère. Les sentimens tendres, [22] affectueux, paisibles, en faisoient le fond. Je crois que jamais individu de l'espèce humaine n'eut naturellement moins de vanité que moi. Je m'élevois par élans à des mouvemens sublimes, mais je retombois aussitôt dans ma langueirr. Etre aimé de ce qui m'approchoit étoit le plus ardent de mes désirs; le jugement des indilférens ne m'affectoit guères. J'étois doux, mon cousin l'étoit, ceux qui nous gouvernoient l'étoient eux-mêmes. Pendant deux ans entiers je ne fus ni la victime ni le témoin d'un sentiment violent; tout nourrissoit dans mon cœur les dispositions qu'il avoit reçues de la nature ; je ne connoissois rien d'aussi charmant que de voir tout le monde content et de moi et de toute chose. Je me souviendrai toujours qu'au Temple, répondant au catéchisme, rien ne me troubloit plus, quand il m'arrivoit d'hésiter, que de voir sur le visage de Mademoiselle Lambercier des marques d'inquiétude et de peine. Cela seul me peinoit plus moi-même que la honte de manquer en public, qui m'étoit pourtant fort sensible; et cette peine me venoit moins de la crainte de ses réprimandes que de celle de la chagriner.
Cependant elle ne manquoit pas, au besoin, de sévérité, non plus que son frère; mais comme cette sévérité, presque toujours juste, n'étoit jamais emportée, je m'en afÏÏigeois et ne m'en mutinois point : j'étois plus fâché d'être disgracié que puni, et le mécontentement [28] m'étoit plus cruel que la peine afflictive. Qu'on changeroit bientôt de méthode avec la jeunesse, si l'on voyoit mieux les effets éloignés de celles qu'on emploie toujours indistinctement et souvent indiscrettement! La grande leçon qu'on peut tirer d'un exemple aussi
LES CONFESSIONS
commun que funeste me fait résoudre à le donner.
Comme Mademoiselle Lambercier prenoit de nous les soins d'une mère, elle en exerçoit aussi l'autorité. Ce droit la mettoit dans le cas de nous infliger quelquefois l'ordinaire châtiment des enfans. Je redoutois cette correction plus que la mort, avant de l'avoir reçue. A l'épreuve, je ne la trouvai pas si terrible, et quoiqu'il ne me soit jamais arrivé de rien faire à dessein de la mériter, j'avois plus de penchant à la désirer qu'à la craindre. La modeste Mademoiselle Lambercier, s'étant sans doute aperçue à quelque signe que ce châtiment n'alloit pas à son but, déclara qu'elle y renonçoit parce qu'il la fatiguoit trop, et j'eus quelque regret, sans savoir pourquoi, de lui voir tenir sa parole.
Cette conduite dans une fille de trente ans, qui seule sait son motif, me paroît digne de remarque. Une autre chose qui l'est presque autant, c'est la date. Cela se passoit en 1721 et je n'avois pas encore neuf ans ^
[24] J'ignore pourquoi cette sensualité précoce ; la lecture des romans l'avoit peut-être accélérée; ce que je sais, c'est qu'elle influa sur le reste de ma vie, sur mes goûts, sur mes mœurs, sur ma conduite. Je vois le fll de tout cela, sa trace est utile à suivre, mais comment la marquer sur ces feuilles sans les salir?
Cette première émotion des sens s'imprima tellement dans ma mémoire que, lorsqu'au bout de quelques années elle commença d'échauffer mon imagination, ce fut toujours sous la forme qui l'avoit produite, et quand
1 Jean-Jacques avait plus de dix ans quand il partit pour Bossey (octobre 1722). A cette dernière date, Gabrielle Lambercier, née le 24 mars i683, était dans sa quarantième année. Elle vécut jusqu'au 17 février 1753 et put ainsi connaître le succès du Discours couronné à Dijon.