LIVRE IV
qui m'a suivi dans tous mes voyages, et qui m'y a fait établir les héros de mon roman. Je dirois volontiers à tous ceux qui ont du goût et qui sont sensibles: Allez à Vevai, visitez le pays, examinez les sites, et dites si la nature n'a pas fait ces belles contrées pour une Julie, pour une Claire et pour un S* Preux; mais ne les y cherchez pas. Je reviens à mon histoire.
Comme j'étois Catholique et que je me donnois pour tel, je suivois sans mystère et sans scrupule le culte que j'avois embrassé. Les Dimanches, quand il faisoit beau, j'allois à la messe à Assens, à deux lieues de Lausanne; je faisois ordinairement cette course avec d'autres Catholiques, surtout avec un Brodeur dont j'ai oublié le nom. Ce n'étoit pas un Parisien comme moi, mais un vrai Parisien de Paris, un archiparisien du bon Dieu, bon fils si jamais il en fut. Il aimoit si fort son pays qu'il ne voulut jamais douter que j'en fusse, de peur de perdre cette occasion d'en parler. M. de Crousaz^ Lieutenant Baillival, avoit un jardinier, de Paris aussi, mais moins complaisant, et qui trouvoit la gloire de sa patrie intéressée à ce qu'on se donnât pour en être quand on n'avoit pas cet honneur. [182] Il me questionnoit de l'air d'un homme sûr de me prendre en faute, et puis sourioit malignement. Il me demanda une fois ce qu'il y avoit de remarquable au Marché Neuf. Je battis la campagne. Ayant passé vingt ans à
1 Ms. : de Crouzas. — Jean-Daniel de Crousaz, major, lieutenant baillival et contrôleur général à Lausanne, mort à l'âge de 62 ans, fut inhumé le 20 juillet 1740 dans le chœur de la cathédrale. Fils de David de Crousaz, bourgmestre de Lausanne, décédé en lySS, il avait joué dans l'arrestation du major Davel (1723) un rôle peu honorable, que Juste Olivier a sévèrement qualifié {Etudes d'histoire nationale, 1842,, I, p. 107).
LES CONFESSIONS
Paris, je dois maintenant connoître cette Ville. Cependant, si l'on me faisoit aujourd'hui la même question, je ne serois pas moins embarrassé d'y répondre, et de cet embarras on pourroit tout aussi bien conclure que je n'ai jamais été à Paris. Tant, lors même qu'on rencontre la vérité, l'on est sujet à se fonder sur des principes trompeurs !
Je ne saurois dire exactement combien de temps je restai^ à Lausanne; je n'apportai pas de cette Ville des souvenirs bien rappelans. Je sais seulement que
1 demeurai. Schin:(.
APPENDICE I
Les ébauches.
Pour les Confessions^ de même que pour ses autres ouvrages, Rousseau a commencé par « jeter ses pensées éparses et sans suite sur des chiffons de papier^,» ou dans l'un de ses cahiers, avant de les intercaler à leur place dans une rédaction définitive. Quelques-unes de ces ébauches se sont conservées et elles ont été presque toutes publiées isolément. On les trouvera réunies ici, collationnées sur les originaux et accompagnées des corrections de l'auteur. J'ai cependant laissé de côté les quatorze fragments mis au jour en 1826 par Villenave, n'ayant pas vu le manuscrit qui les contient et dont le sort actuel est inconnu.
Si je ne reproduis pas le Fragment biographique imprimé par G. Streckeisen^, et qu'Albert Jansen^ croyait avoir été rédigé «entre 1764 et 1767,» c'est qu'en réalité il date très certainement de l'hiver 1 785-1756, époque où Rousseau ne songeait pas encore à raconter sa vie en douze livres.
1 Mon Portrait. Voy. ci-après, p. 275, n» 22.
2 Œuvres et correspondance inédites de J. J. Rousseau, 186 1, p. 335-
'• Jean-Jacques Rousseau. Fragments inédits. Recherches biographiques et littéraires, 1882, p. 59.
APPENDICE I
Jansen a aussi attribué ^ aux Confessions les huit morceaux suivants :