LIVRE I
l'aspect des jeunes et belles personnes me causoit de l'inquiétude, l'effet en étoit toujours de les mettre en idée à l'ouvrage et d'en faire autant de Demoiselles Lambercier.
L'obstination avec laquelle ces images revenoient à la moindre occasion, l'ardeur dont elles enflammoient mon sang, les actes extravagans auxquels m'emportoit le désir de les voir réalisées, n'étoient pas ce qui se passoit en moi de plus étrange. Une éducation modeste et sévère avoit rempli mon cœur des sentimens honnêtes et d'une horreur invincible pour la débauche ; toutes les idées qui s'y rapportoient m'inspiroient l'aversion, le dégoût, l'effroi. La seule pensée de l'union des sexes me paroissoit si infâme qu'elle eût amorti mes imaginations lascives, si elle me fût venue en même temps.
De ce singulier contraste, qui séparoit dans mon esprit des choses si voisines, résulta^ un effet non moins singulier. Ce qui devoit me perdre me sauva long-temps [25] de moi-même. Dans l'âge de puberté, l'objet dont j'étois occupé fit diversion à celui que j'avois à craindre. Une idée donnant le change à l'autre m'échauffoit sans me corrompre; mes agitations n'aboutissant à rien n'en étoient que plus tourmentantes, mais elles ne m'inspiroient d'autre honte que celle de faire l'enfant si long-temps. Cette unique raison ijie rendoit discret sur mes fantaisies : je les trouvois puériles, mais non libertines. On ne pouvoit être plus pudiquement luxurieux.
C'est par cette bizarre diversion d'idées qu'avec une imagination enflammée d'amour, et un sang brûlant de
ï résulte. Schin:^.
LES CONFESSIONS
sensualité presque dès Tenfance, j'échappai toutefois à l'égarement précoce qui épuise et perd la pluspart des jeunes gens. Plus tard l'exemple de la souillure de mes camarades, loin de vaincre mon dégoût, l'augmentoit. Je n'envisageois des filles publiques qu'avec horreur, et, grâce aux soins des personnes sages qui m'avoient élevé, l'instinct de la nature se cachoit si bien dans mes fantaisies qu'après avoir fait déjà d'assez grands voyages et vécu parmi toutes sortes de gens, j'avois atteint ma dix-neuvième année avant que mon sexe me fût bien connu.
Plus instruit, je gardai toujours ma première retenue ^auprès des femmes. L'amour seul m'égara, jamais la débauche; mes sens furent toujours dirigés par mon cœur : la honte, conservatrice des mœurs, [26] ne m'abandonna jamais, et autant que je puis aller aux germes les plus profonds 2 de mes passions secrètes, cette honte fut encore en partie l'ouvrage de mes premiers goûts, toujours subsistans. A quoi bon devenir entreprenant pour n'obtenir qu'à demi les plaisirs désirés? Ceux dont je n'osois parler pouvoient seuls donner tout leur prix aux autres. Ceux qu'on devoit partager étoient proposables; mais qui n'eût dédaigné de ridicules soins qui, pour trop plaire à celui qui les recevoit, nuisoient souvent à celle qui les daignoit prendre?
N'avois-je donc des mœurs réglées que parce que j'avois des goûts dépravés? Cette conséquence seroit injuste et outrée. Un naturel timide, un cœur tendre, une imagination romanesque mêloient l'amour et la retenue à tous mes désirs : un goût constant pour l'hon-
* avec le sexe.
2 germes profonds. Schini(.