LIVRE I
nêteté, la décence, une aversion pour l'impudence, pour la débauche, pour tous les excès, furent en moi les fruits d'une éducation toujours modeste et saine, quoique d'ailleurs fort mêlée et fort peu suivie; mais^ dans un caractère doux et sensible à la honte, les désirs qu'elle cachoit laissèrent moins de force aux autres. Déjà disposé à m'attacher aux personnes plus qu'à leur sexe, déjà craintif par le danger de déplaire, je m'affectionnois aux actes de soumission; je trouvois ainsi le moyen de me rapprocher par ^ quelque côté de [27] l'objet de ma convoitise, en confondant l'attitude d'un amant suppliant avec celle d'un écolier pénitent. Etre aux genoux d'une maîtresse impérieuse étoit pour moi la plus douce des faveurs. On sent que cette manière de faire l'amour n'amenoit pas des progrès bien rapides, et ne mettoit pas en grand péril la vertu de celles qui en étoient l'objet.
Si je ne sentois la difficulté de faire supporter tant de détails puérils, que d'exemples ne donnerois-je pas de la force qu'ont souvent les moindres faits de l'enfance pour marquer les plus grands traits du caractère des hommes. J'ose dire qu'un des plus profondément gravés dans le mien est une indomptable aversion pour l'injustice. La vue d'une action inique, même sans que j'y prenne aucun intérêt personnel, m'indigne jusqu'à la fureur, à tel point que jamais, en pareil cas, je n'ai connu ni grandeur ni puissance qui pût m'empêcher de marquer cette indignation. J'ose ajouter qu'elle est si désintéressée et si noble qu'elle agit moins contre les injustices dont je suis la victime que contre celles dont je
1 de. Schin:{.
LES CONFESSIONS
suis le témoin. Qui croiroit que ce sentiment invincible me vient originairement d'un peigne cassé ?
[28] J'étudiois un jour seul ma leçon dans la ^ chambre contigue à la cuisine. La servante avoit mis sécher à la plaque les peignes de M^^^ Lambercier ; quand elle revint les ^chercher, il s'en trouva un dont tout un côté de dents étoit ^brisé. A qui s'en prendre de ce dégât? Personne autre que moi n'étoit entré dans la chambre. On m'interroge: je nie d'avoir touché le peigne. M. et M^^^ Lambercier se réunissent, m'exhortent, me menacent, me pressent; je persiste avec obstination ; mais la conviction étoit trop forte : elle l'emporta sur toutes mes protestations, quoique ce fût la première fois qu'on m'eût trouvé tant d'audace à mentir.
La chose fut prise au sérieux : elle méritoit de l'être. La méchanceté, le mensonge, l'opiniâtreté parurent également dignes de punition, mais pour le coup ce ne fut pas par M^^^ Lambercier qu'elle me fut infligée. On écrivit à mon oncle Bernard ; il vint. Mon pauvre cousin étoit chargé d'un autre délit non moins grave. Nous fûmes soumis l'un et l'autre à la même exécution : elle fut terrible. Quand, cherchant le remède ^dans le mal même, on eût voulu pour jamais amortir mes sens excités, on n'auroit pas pu mieux s'y prendre; aussi me laissèrent-ils en repos pour long-temps.
Rien ne put m'arracher l'aveu que l'on exigeoit. Repris à plusieurs fois et mis dans le plus ^affreux état, je fus inébranlable. J'aurois souffert la mort, s'il eût [29]
1 une. Schin;^
2 prendre.
3 cassé.
* au mal ^ cruel.