LIVRE I
été nécessaire, et j'y étois tout résolu. Il fallut que la force elle-même cédât au diabolique entêtement d'un enfant, car on n'appela pas autrement ma constance. Enfin, je sortis de cette cruelle épreuve en pièces, mais triomphant.
Il y a maintenant près de cinquante ans de cette aventure, et je n'ai pas peur aujourd'hui d'être puni pour le même fait. Hé bien je déclare à la face du ciel que j'en étois innocent, que je n'avois ni cassé les dents, ni touché Me peigne, que je n'avois pas approché de la plaque et que je n'y avois pas même songé. Qu'on ne me demande pas comment ce dégât se fit; je l'ignore et n'ai jamais pu l'imaginer. La seule chose que je sais avec certitude, c'est que je n'y avois aucune part.
Qu'on se figure un caractère tendre, aimant, facile dans la vie ordinaire, mais ardent, fier, indomptable dans les passions; un enfant toujours gouverné par la raison, toujours [traité] avec douceur, équité, complaisance ; qui n'avoit pas même l'idée de l'injustice, et qui, pour la première fois, en éprouve une si ^cruelle, de la part précisément des gens qu'il honore et qu'il respecte le plus. Quelle révolution d'idées! quel désordre de sentimens, quel bouleversement terrible dans son cœur, dans sa cervelle, dans tout son petit être intelligent et moral ! Qu'on s'imagine tout cela, s'il est possible, car pour moi je ne me sens pas capable de démêler, de suivre la moindre trace de ce qui se passoit alors en moi.
Je n'avois pas encore assez de raison pour sentir combien les apparences me condamnoient et pour me met-
1 de peigne.
2 terrible. — Voy. p. 4, n. 6.
LES CONFESSIONS
tre à la place des autres; je me tenois à la mienne, et tout ce que je sentois, c'étoit la rigueur d'un châtiment effroyable pour un mal que je n'avois pas commis. La douleur du [3o] corps m'étoit peu sensible; je ne sentois que l'indignation, la rage, le désespoir. Mon cousin, dans un cas à peu près semblable, et qu'on avoit puni d'une faute involontaire comme d'un crime prémédité, se mettoit en fureur à mon exemple et se montoit, pour ainsi dire, à mon unisson. Tous deux dans le même lit, nous nous embrassions quelquefois avec des transports convulsifs, nous étouffions ; et quand nos jeunes cœurs un peu soulagés pouvoient exhaler leur colère, nous nous levions sur notre séant, et nous nous mettions tous deux à crier cent fois de toute notre force: Carnifex! Carnifex! Carnifex!
Je sens en écrivant ceci que mon pouls s'élève encore. Ces momens me seront toujours présens quand je vivrois cent mille ans. Ce premier sentiment de la violence et de l'injustice est resté si profondément gravé dans mon ame, que toutes les idées qui s'y rapportent me rendent ma première émotion ; ce sentiment, relatif à moi dans son origine, a pris une telle consistance en lui-même et s'est tellement détaché de l'intérêt personnel, que mon cœur s'enflamme au spectacle ou au récit de toute action injuste, quel qu'en soit l'objet et en quelque lieu qu'elle se commette, comme si l'effet en retomboit sur moi. Quand je lis les cruautés d'un tyran féroce, les subtiles noirceurs d'un fourbe de Ministre, je partirois volontiers, si je pouvois rétrograder dans un autre siècle, pour aller poignarder ces misérables, dussé-je cent fois y périr. Je me suis souvent mis en nage