‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 16 sur 125 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

à poursuivre à la course ou à coups de pierre* un coq, [3i] un bœuf, un chien, quelque animal que j'en voyois tourmenter un autre, uniquement parce qu'il se sentoit le plus fort. Ce mouvement peut m'être naturel, je le veux croire : mais le souvenir profond de la première injustice que j'ai soufferte y fut trop long-temps et trop fortement lié pour ne l'avoir pas puissamment renforcé.

Là fut le terme de la sérénité de mon ame. Dès ce moment je cessai de jouir d'un bonheur pur, et je sens aujourd'hui même que le souvenir des charmes de mon enfance s'arrête là. Nous restâmes encore à Bossey quelques mois. Nous y fûmes comme on nous représente le premier homme après sa chute, encore dans le Paradis terrestre, mais ayant cessé d'en jouir. C'étoit en apparence la même situation et en effet une toute autre manière d'être. L'attachement, le respect, l'intimité, la confiance ne lioient plus les élèves à leurs guides; nous ne les regardions plus comme des Dieux qui lisoient dans nos cœurs. Nous étions moins honteux de mal faire et plus craintifs d'être accusés. Nous commençâmes à nous cacher, à nous mutiner, à mentir. Tous les vices de notre âge corrompoient notre innocence et enlaidissoient nos jeux. La campagne même perdoit à nos yeux, cet attrait de douceur et de simplicité qui va au cœur.^ Elle nous sembloit déserte et sombre : elle s'étoit comme couverte d'un voile qui nous en cachoit les beautés. Nous cessâmes de cultiver nos petits jardins, nos herbes, [82] nos plantes. Nous n'allions plus gratter ~ légèrement la terre pour voir naître et croître le germe:

1 Ms. : pierres.

LES CONFESSIONS

des pois que nous avions semés. Nous nous dégoûtâmes de cette vie simple, on se dégoûta de nous. Mon oncle nous retira, et nous nous séparâmes de M. et Mad^^® Lambercier, rassasiés les uns des autres et regrettant peu de nous quitter.

Près de trente ans se sont passés depuis ma sortie de Bossey, sans que je m'en sois rappelé le séjour d'une manière agréable par des souvenirs un peu liés. Mais depuis qu'ayant passé l'âge mûr je décline vers la vieillesse, je sens que ces mêmes souvenirs renaissent et se gravent dans ma mémoire avec des traits dont la force et le charme s'augmentent de jour en jour, comme si, sentant déjà la vie qui s'échappe, mon cœur cherchoit à la ressaisir par ses ^commencemens. Les moindres faits de ce temps-là me plaisent par cela seul qu'ils sont de ce temps-là. Je me rappelle toutes les circonstances des lieux, des gens, des heures. Je vois la servante ou le valet agissant dans la chambre^ une hirondelle entrant par la fenêtre, une mouche se posant sur ma main tandis que je récitois ma leçon. Je vois tout l'arrangement de la chambre que nous occupions sur le derrière; le cabinet de M. Lambercier, au devant à main droite ; une estampe représentant la suite des Papes, un baromètre, un^ Almanach, des framboisiers, qui, d'un jardin fort élevé derrière la [33] maison, venoient ombrager nos fenêtres et nous amusoient souvent délicieusement. Je ^sens bien que le lecteur n'a pas grand besoin de savoir tout cela, mais moi j'ai besoin de le lui dire, comme beaucoup d'autres choses

1 premiers.

' un grand. Schin:[.

^ sais.

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