LIVRE I
dont il se passeroit aussi volontiers. Que n'osé-je lui conter de même les précieuses anecdotes de cet heureux âge, qui me font encore tressaillir de plaisir quand je me les rappelle! Cinq ou six surtout... Composons. Je vous fais grâce des autres, mais j'en veux une, une seule, pourvu qu'on me la laisse conter aussi longuement qu'il me sera possible, pour prolonger mon plaisir. Si je ne cherchois que le vôtre, je pourrois choisir celle du derrière de Mademoiselle Lambercier, qui, par une malheureuse culbute au bas du pré, fut étalé tout en plein devant le Roi de Sardaigne à son passage; mais celle du noyer de la terrasse est la plus amusante pour moi, qui fus acteur, au lieu que je ne fus qu'oisif spectateur de la culbute : et j'avoue que je ne trouvai pas le mot pour rire à un accident qui, bien que comique en luimême, m'alarmoit pour une personne que j'aimois comme une mère, et peut-être plus.
0 vous, lecteurs curieux de l'histoire du noyer de la terrasse, écoutez-en l'horrible Tragédie et vous abstenez de frémir, si vous pouvez.
[34] Il y avoit, hors la grande porte de la cour, une terrasse, à main droite en sortant, sur laquelle on alloit souvent s'asseoir l'après-midi pour voir les passans^, mais qui n'avoit point d'ombre. Pour lui en donner, M. Lambercier y fit planter un noyer. La plantation de cet arbre se fit avec solennité : les deux pensionnaires en furent les parrains, et, tandis qu'on combloit le creux, nous tenions l'arbre chacun d'une main avec des chants de triomphe. On fit une espèce de bassin autour de l'arbre pour l'arroser : chaque jour, ardens spectateurs
1 Ces quatre derniers mots sont ajoutés dans l'interligne. — Voy. p. 4, II. 6
LES CONFESSIONS
de ces arrosemens, nous nous confirmions, mon cousin et moi, dans l'idée qu'il étoit plus beau de planter un arbre sur la terrasse qu'un drapeau sur la brèche. Nous résolûmes enfin de nous procurer cette gloire sans la partager avec qui que ce fût.
Pour cela, nous allâmes couper une bouture d'un jeune saule et nous la plantâmes sur la terrasse, à huit ou dix pieds de l'auguste noyer. Nous n'oubliâmes pas de faire aussi un creux autour de notre arbre : la difficulté étoit d'avoir de quoi le remplir, car l'eau venoit d'assez loin et on ne nous laissoit pas courir pour en aller prendre. Cependant il en falloit absolument pour notre saule, quand ce n'eût été que par imitation. Nous employâmes toutes sortes de ruses pour lui en fournir durant quelques jours, et cela nous réussit si bien que nous le vîmes bourgeonner et pousser de petites feuilles, dont nous mesurions l'accroissement d'heure en heure^ persuadés, quoiqu'il ne fût pas à un pied de terre, qu'il ne tarderoit pas à nous ombrager.
[35] Comme notre arbre, nous occupant tout entiers, nous rendoit incapables de toute application, de toute étude, qu'il nous faisoit ^raffoler, et que, ne sachant à qui nous en avions, on nous tenoitde plus court qu'auparavant, nous vîmes l'instant fatal où l'eau nous alloit manquer, et nous nous désolions dans l'attente de voir notre cher arbre périr de sécheresse. La nécessité, mère de l'industrie, nous fournit ^une invention pour garantir ^l'arbre et nous d'une mort certaine. Ce fut de faire une rigole par-dessous terre qui conduisît ^furtivement
1 presque extravaguer.
2 un moyen, notre arbre.
* secrètement.