‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 18 sur 125 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

au saule une partie de l'eau dont on arrosoit le noyer. Cette entreprise, exécutée avec ardeur, ne réussit pas d'abord. Nous avions si mal pris la pente que l'eau ne couloit point : la terre s'ébouloit et bouchoit la rigole ; l'entrée ^s'emplissoit d'ordures; tout alloit de travers. Rien ne nous rebuta : omnia vincit labor improbus^ Nous creusâmes davantage et la terre et notre bassin, pour donner à l'eau son écoulement ; nous fendîmes des ^fonds de boîtes en petites planches étroites et minces, dont les unes mises de plat à la file, et d'autres des deux côtés posées de champ et ^obliquement sur celles-là, nous firent ^un conduit triangulaire, dont nous enduisîmes soigneusement les joints de terre glaise, et à l'entrée duquel nous plantâmes de petits bouts de bois minces et parallèles, qui, formant une espèce de grillage ou de crapaudine, retenoient ^le limon et les pierres, sans boucher le passage à l'eau. Enfin nous recouvrîmes [36] soigneusement notre ouvrage de terre bien égalisée et de gazon, et, le jour où tout fut fait, nous attendîmes dans des transes incroyables l'heure de l'arrosement. Après des siècles d'attente, cette heure fatale vint enfin. M. Lambercier vint aussi à son ordinaire assister à l'opération. Nous nous tenions tous deux derrière lui pour cacher notre arbre, auquel par bonheur il tournoit le dos.

A peine achevoit-on de verser le premier seau d'eau, que nous commençâmes d'en voir couler dans notre

^ se remplissait, bouts.

■' en angle. — La correction «obliquement», d'abord faite au crayon, a été ensuite repassée à l'encre.

* une espèce de conduit.

= les pierres et le limon.

LES CONFESSIONS

bassin. A cet aspect la prudence et la crainte nous abandonnèrent : nous nous mîmes à pousser des cris de joie qui firent retourner M. Lambercier, et ce fut dommage, car il prenoit grand plaisir à voir combien la terre du noyer étoit bonne et buvoit avidement son eau.

Frappé de la voir se partager entre deux bassins, il s'écrie à son tour, examine, voit la friponnerie, se fait aussitôt apporter une pioche, donne un coup, fait voler deux ou trois de nos planches, et criant à pleine tête, Un aqueduc! un aqueduc! il frappe des coups impitoyables, dont chacun portoit au fond de nos cœurs. En un moment les planches, le conduit, le bassin, le saule, tout fut détruit, tout fut labouré, sans qu'il y eût, durant cette expédition terrible, aucun autre mot prononcé, si ce n'est l'exclamation de M. Lambercier souvent répétée. Un aqueduc! s'écrioit-il en brisant tout, un aqueduc! un aqueduc!

^Le lecteur croit sans doute que l'aventure au surplus finit mal pour ^nous; ^il se trompe: tout finit là. M. Lambercier [Sy] ne nous dit pas un mot de reproche, ne nous fit pas plus mauvais visage; nous l'entendîmes même, *un quart d'heure après, rire auprès de sa sœur à pleine gorge, car le rire de M. Lambercier s'entendoit de loin. Ce qu'il y eut de plus étonnant fut que, passé le premier saisissement, nous ne fûmes pas nous-mêmes fort affligés. Nous replantâmes ailleurs un autre arbre, et nous nous rappelions souvent la catastrophe du premier, en répétant entre nous d'un ton de triomphe : Un aqueduc! un aqueduc! Jusque-là j'avois eu des

1 On croira.

2 les petits architectes.

^' on se trompera.

4 une heure.

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