‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 19 sur 125 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

accès d'orgueil par intervalles, quand j'étois Aristide ou Brutus, mais ce fut ici mon premier mouvement de vanité bien marquée. Avoir été l'Architecte d'un aqueduc, avoir su mettre une bouture en concurrence avec un grand arbre, me paroissoit le suprême degré de la gloire ; j'en jugeois mieux à dix ans que César à trente.

L'idée de ce noyer que j'ai vu planter et de la petite histoire qui s'y rapporte m'est si bien restée qu'un de mes plus agréables projets, dans mon dernier voyage de Genève^, étoit d'aller à Bossey revoir les monumens des jeux de mon enfance et surtout le cher noyer, qui devoit alors avoir plus de trente ans. Je fus si continuellement obsédé, si peu maître de moi-même, que je ne pus trouver le [38] moment de me satisfaire. Il n'y a pas d'apparence que cette occasion renaisse jamais pour moi; cependant je n'en ai pas perdu le désir avec l'espérance, et je suis presque sûr que si jamais, retournant dans ces lieux aimés, j'y retrouvois mon cher noyer encore en être, je l'arroserois de mes pleurs.

De retour à Genève, je passai deux ou trois ans^ chez mon oncle, en attendant qu'on résolût ce qu'on feroit de moi. Gomme il destinoit son fils au génie, il lui fit apprendre un peu de dessein et lui enseignoit les Élémens d'Euclide. J'apprenois tout cela par compagnie, et j'y pris goût, surtout au dessein, car ma raison n'étoit pas assez formée pour la Géométrie; j'apprenois les

■ En 1754.

- Ces «deux ou trois ans» paraissent se réduire à quelques mois de l'hiver 1724-25, à moins que, lors du passage de Victor-Amédée II (23 août 1724; ci-dessus p. 3i), Jean-Jacques n'habitât plus chez M. Lambercier et fût seulement venu ce jour-là voir le cortège royal. Dans ce cas, il ne serait pas resté «deux ans» (p. 19), «deux ans entiers» (p. 21), a Bossey.

LES CONFESSIONS

démonstrations par cœur, mon cousin faisoit de même ; nous n'apprenions rien de plus, mais nous ne laissions pas d'avancer toujours.

Mon oncle, homme de plaisir, s'occupoit assez peu de nous; ma tante, pour se consoler des infidélités de son mari, se fit dévote et devint une espèce de Piétiste, qui aimoit mieux chanter les pseaumes que de veiller à notre éducation. On nous laissoit presque une entière liberté, dont nous n'abusâmes jamais. Toujours inséparables, nous nous suffisions l'un à l'autre, et n'étant point tentés de fréquenter des polissons de notre âge, nous ne prîmes aucune habitude libertine. Quand [3g] nous allions nous promener, nous regardions leurs jeux avec indifférence et sans désirer d'y prendre part. L'amitié nourrissoit si bien nos cœurs que les plus simples goûts faisoient nos délices.

A force de nous voir ensemble, on prit garde à nous. La longue figure effilée de mon cousin, son petit visage de pomme cuite, son air mou, sa démarche indolente excitoient les enfans à se moquer de lui. On lui donna dans le patois du pays le surnom de Barnâ bredanna, et, sitôt que nous sortions, nous n'entendions que Barnâ bredanna résonner tout autour de nous; il enduroit cela plus tranquillement que moi ; je me fâchai, je voulus me battre ; c'étoit ce que les petits coquins demandoient. Je donnai des coups, j'en reçus davantage; mon pauvre cousin me soutenoit de son mieux, mais d'une chiquenaude on le renversoit par terre ; je devenois furieux. Cependant, quoique j'attrapasse force horions, ce n'étoit pas à moi qu'on en vouloit, c'étoit à Bai^nâ bredanna; mais j'augmentai tellement leur acharnement par ma colère que nous n'osions plus sortir qu'aux heures

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