‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 20 sur 125 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

qu'on étoit en classe, de peur d'être hués et poursuivis par les écoliers.

Me voilà déjà redresseur des torts ; pour être un Paladin dans toutes les formes, il ne me manquoit plus que d'être amoureux: je le devins*.

J'alloisde temps en [40] temps voir mon père à Nion, petite Ville du pays de Vaud où il s'étoit établi. Mon père étoit fort aimé, surtout des femmes, et son fils se sentoit de cette bienveillance. Pendant les courts séjours que je faisois près de lui, c'étoit à qui me fêteroit; une Mad^ de Wulson me faisoit cent caresses, et pour y mettre le comble, sa fille m.e prit pour son galant. On sent ce que c'est qu'un galant de douze ans près d'une fille de vingt-deux. Mais toutes ces friponnes sont si aises de mettre ainsi de petites poupées en avant pour cacher les grandes, ou pour les tenter par l'image d'un jeu qu'elles savent rendre attirant. Pour moi qui ne voyois point entre elle et moi de disconvenance, je pris la chose au sérieux; je me livrai de tout mon cœur, ou plustôt de toute ma tête, car je n'étois guère amoureux que par là, quoique je le fusse à la folie, et que mes transports, mes agitations, mes ^fureurs donnassent des scènes à pâmer de rire.

Je connois deux sortes d'amours très-distincts^ et qui n'ont presque rien de commun, quoique tous deux trèsviolens: l'un sensuel ou de tempérament, et l'autre platonique ou d'opinion. Tout le cours de ma vie s'est partagé entre l'un et l'autre, et même je les ai quelque-

^ Il n'y avait pas d'alinéa ici, mais, plus tard, Rousseau en a indiqué un par le signe usuel, mis devant «J'allois». — Voy. p. 4, n. 6. 2 furies.

^ Ms. : d'amour très-distinctes.

LES CONFESSIONS

fois sentis tous deux à la fois, comme au moment dont je parle; car, en même temps que je m'emparois de Mademoiselle de Wulson si tyranniquement et si publiquement que je ne pouvois souffrir qu'aucun autre homme approchât d'elle, j'avois avec une Mademoiselle Goton, fille de mon [41] âge, de courts tête à tête, dans lesquels elle daignoit faire la maîtresse d'école, et c'étoit tout; mais le secret fut découvert, ou moins bien gardé de sa part que de la mienne, car bientôt on nous sépara, et quelque temps après, de retour à Genève, j'entendis, en passant à Coutance, de petites filles me crier à demi-voix : Goton tic-tac Rousseau.

J'étois, pour ainsi dire, tout entier à chacune de ces deux personnes, et si parfaitement, qu'avec l'une il ne m'arriva jamais de penser à l'autre; mais du reste, rien de semblable en ce qu'elles me faisoient éprouver. En abordant Mademoiselle de Wulson, j'étois charmé sans être ému; j'aurois passé ma vie entière avec elle sans songer à la quitter, mais le besoin de la voir ne me prenoit que par ennui, lorsque je n'avois rien de mieux à faire. Je l'aimois surtout en grande compagnie; les plaisanteries, les agaceries, les jalousies mêmes ^ m'atta-

1 La leçon «mêmes» se trouve aussi dans le ms. Moultou et les premières éditions l'ont conservée. Mais toutes les autres ont eu soin de supprimer la lettre 5, puisqu'on admet que même, en pareil cas, est pris adverbialement et demeure invariable. Constatons, en passant, que la Grammaire des grammaires de Ch.-P. Girault-Duvivier, 21° édit., 1879, ^- ^' P- 4^^' ^'^^ précisément cette phrase de Rousseau pour prouver qu'il écrivait même, sans s. De son côté, Littré invoque un passage analogue d'Emile, livre I : «D'autres femmes, des bêtes même pourront lui donner le lait qu'elle lui refuse. » Encore ici, Rousseau a adopté la forme mêmes dans son manuscrit et dans l'édition originale. Beaucoup d'exemples énumérés par les lexiques et les grammairiens doivent également représenter, non l'orthographe originale et authentique d'un écrivain, mais seulement celle de son imprimeur ou de son éditeur.

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