DE J.-J. ROUSSEAU
Contenant le détail des événemens de sa vie, et de ses sentimens secrets dans toutes les situations où il s'est trouvé ^
[Page I du ms.] LIVRE I.
'ai remarqué souvent^ que, même parmi ceux qui se piquent le plus de connoître les hommes, chacun ne connoît guères que soi, s'il est vrai même que quelqu'un se connoisse ; car comment bien déterminer ^un être* par les seuls rapports qui sont en lui-même, et sans le comparer avec rien? Cependant cette connoissance imparfaite qu'on a de soi est le seul moyen qu'on emploie
1 Dans le manuscrit, ce titre est au recto d'un feuillet préliminaire, non chiffré, dont le verso est blanc.
En tête de chaque livre (p. i, 67, ii3, i55 du ms.), l'auteur a répété : Les Confessions |1 de J.-J. Rousseau. || Première Partie. |1
- dans le cours de ma vie. — Les notes en caractères italiques reproduisent la plupart des expressions biffées. Cf. Annales^ t. II, p. 194, n. 1.
^ un objet.
* moral.
LES CONFESSIONS
à connoître les autres. On se fait la règle de tout, et voilà précisément où nous attend la double illusion de l'amour propre: soit en prêtant faussement à ceux que nous jugeons les motifs qui nous auroient fait agir comme eux à leur place; soit, dans cette supposition même, en nous abusant sur nos propres motifs, faute de savoir nous ^transporter assez dans une autre situation que celle où nous sommes.
J'ai fait ces observations surtout par rapport à moi, non dans les jugemens que j'ai portés ^des autres, m'étant senti bientôt une espèce d'être à part, mais dans ceux que les autres ont portés ^de moi; jugemens presque toujours faux dans les raisons qu'ils rendoient de ma conduite, et d'autant plus faux, pour l'ordinaire, que ceux qui les portoient [page 2] avoient plus d'esprit. Plus leur règle étoit étendue, plus la fausse application qu'ils en faisoient les écartoit de l'objet.
Sur ces remarques, j'ai résolu de faire faire à mes lecteurs un pas de plus dans la connoissance des hommes, en les tirant, s'il est possible, de cette règle unique et fautive de juger toujours du cœur d'autrui par le sien; tandis qu'au contraire il faudroit souvent, pour connoître le sien même, commencer par lire dans celui d'autrui. Je veux tâcher que, pour apprendre à s'apprécier*, on puisse avoir du moins une pièce de comparaison : que chacun puisse connoître soi et un autre, et cet autre, ce sera moi.
Oui, moi, moi seul, car je ne connois jusqu'ici nul autre homme qui ait osé faire ce que je me propose. Des
1 mettre.
2 sur les autres.
sur moi.
4 soi-même.