‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 3 sur 125 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

histoires, des vies, des portraits, des caractères! Qu'estce que tout cela? Des romans ingénieux bâtis sur quelques actes extérieurs, sur quelques discours qui s'y rapportent, sur de subtiles conjectures où l'Auteur cherche bien plus à briller lui-même qu'à trouver la vérité. On saisit les traits saillans d'un caractère, on les lie par des traits d'invention, et pourvu que le tout fasse une physionomie, qu'importe qu'elle ressemble ? Nul ne peut juger de cela.

Pour bien connoître un caractère, il y faudroit distinguer l'acquis d'avec la nature, voir comment il s'est formé, quelles occasions l'ont développé, quel enchaînement [3] d'affections secrètes l'a rendu tel, et comment il se modifie, pour produire quelquefois les effets les plus contradictoires et les plus inattendus. Ce qui se voit n'est que la moindre partie de ce qui est; c'est l'effet apparent, dont la cause interne est cachée et souvent très-compliquée. Chacun devine à sa manière et peint à sa fantaisie ; il n'a pas peur qu'on confronte l'image au modèle, et comment nous feroit-on connoître ce modèle intérieur, que celui qui le peint dans un autre ne sauroit voir, et que celui qui le voit en luimême ne veut pas montrer?

Nul ne peut écrire la vie d'un homme que lui-même. Sa manière d'être intérieure, sa véritable vie n'est connue que de lui; mais^ en l'écrivant, il la déguise; sous le nom de sa vie, il fait son apologie; il se montre comme il veut être vu, mais point du tout comme il est. Les plus sincères sont vrais tout au plus dans ce qu'ils disent, mais ils mentent par leurs réticences, et ce qu'ils taisent change tellement ce qu'ils feignent d'avouer, qu'en ne disant qu'une partie de la vérité ils ne disent

LES CONFESSIONS

rien. Je mets Montaigne à la tête de ces faux sincères, qui veulent tromper en disant vrai. Il se montre avec des défauts, mais il ^ne s'en donne que d'aimables : il n'y a point d'homme^ qui n'en ait d'odieux. Montaigne se peint ressemblant, mais de profil. Qui sait si quelque balafre à la joue ou un [4] œil crevé, du côté qu'il nous a caché, n'eût pas totalement changé sa^ physionomie*. Un homme plus vain que Montaigne, mais plus sincère, est Cardan. Malheureusement ce même Cardan est si fou qu'on ne peut tirer aucune instruction de ses rêveries. D'ailleurs qui voudroit aller pêcher de si rares instructions dans dix tomes in-folio d'extravagances ^ ?

Il est donc sûr que, si je remplis bien mes engagemens, j'aurai fait une chose unique et utile. Et qu'on n'objecte pas que, n'étant qu'un homme du peuple, je n'ai rien à dire qui mérite l'attention des lecteurs. Cela ^peut être vrai des événemens de ma vie : mais j'écris

1 a soin de.

2 d'hommes. Bovet.

la. Bovet, Schin:^.

* Cf. Confessions, livre X {Œuvres, édit. Hachette, t. VIII, p. 3ji), et ce passage des Rêveries (ibid., t. IX, p. 356) : « Que si quelquefois sans y songer, par un mouvement involontaire, j'ai caché le côté difforme, en me peignant de profil...»

5 L'édition en dix vol. in-fol. (Lyon, i663) comprend les œuvres philosophiques, mathématiques, médicales, etc., de Jérôme Cardano, et le De propria vita liber n'y occupe que les p. 1-54 du tome I : il est vrai que ce bizarre personnage parle encore de lui-même dans plusieurs de ses ouvrages. — Meister {Corresp. littér., juillet 1782, édit. Tourneux, t. XIII, p. 167) et Naigeon (Encyclop. méthod. Philosophie anc. et mod., t, II, 1792, p. 938), qui ne connaissaient pas notre texte, ont rapproché les Confessions de Rousseau et l'autobiographie de Cardano.

s est très-vvdii. — La correction « peut être » est d'une encre pâle. Rousseau s'est servi de celle-ci, ou d'une encre de couleur analogue, pour la note importante de la p. 7 ci-après, et pour quelques additions (une phrase, p. 11; — quatre mots, p. 3i; — le signe de l'alinéa, p. 37), ou corrections («ose avouer», p. 9; — a aussi profondément yy, «comme j'ai fait», p. 12; — «presque», p. 19; — «cruelle», p. 27), qu'il a faites plus tard, probablement à Wootton, en relisant son cahier.

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