LIVRE I
choient, m'intéressoient; je triomphois avec orgueil des grands rivaux qu'elle maltraitoit en apparence, et auxquels j'avois la bêtise de me croire tout de bon préféré. J'étois tourmenté, mais j'aimois ce tourment. Les applaudissemens, les ris m'échauffoient l'ame ; j'avois des emportemens, des saillies, une énergie d'expression qui n'étoit pas de mon âge et que le sentiment le plus vif paroissoit dicter. En effet j'étois transporté d'amour dans un cercle : tête à tête, j'aurois été contraint, froid, peut-être ennuyé. Cependant je m'intéressois tendrement à elle; je n'en aurois pas ouï mal parler sans fureur; quand elle étoit malade, j'étois sincèrement affligé; absent d'elle, je l'invoquois en quelque façon dans mes peines; je m'attendrissois en pensant combien [42] j'étois toujours heureux auprès d'elle; il me sembloit que le chagrin ne pouvoit souffrir son aspect. Présent, ses caresses m'étoient douces au cœur, non aux sens; j'étois innocemment familier avec elle; mon imagination ne me demandoit rien. Cependant je n'aurois pu supporter de lui en voir faire autant à d'autres. Je l'aimois en frère, mais j'en étois jaloux en amant.
Je l'eusse été de Mademoiselle Goton comme un tigre, si elle m'en eût donné ^occasion. Rien n'étoit modéré de ce qui me venoit d'elle. Ses moindres délais me mettoient en furie, mais paroissoit-elle, à l'instant sa vue m'allumoit le sang d'une ardeur inconcevable, et tout étoit oublié. J'étois familier avec la première, sans avoir de familiarité; j'étois au contraire aussi tremblant qu'agité devant la seconde, même au milieu des plus grandes privautés. ^Si, dans mes momens de tristesse, je
1 La phrase qui suit (jusqu'à « M"« Goton ») est au bas de la page, accompagnée d'un signe de renvoi. Il en est de même, plus loin, des
LES CONFESSIONS
pensois, pour me consoler, à M"*^ de Vulson, dans ceux d'épanouissement, où mon cœur étoit plein de vie, je la consacrois à M"® Goton. J'aurois passé ^mes jours avec Tune ; une heure avec l'autre étoit déjà trop ; je tombois dans l'épuisement sans avoir goûté la jouissance, et alors ennuyé d'elle, je la fuyois de peur de la haïr. Je craignois également de leur déplaire ; mais j'étois plus complaisant pour l'une et plus obéissant pour l'autre. Pour rien au monde je n'aurois voulu fâcher Mademoiselle de Vulson ; mais si, dans mes transports. Mademoiselle Goton m'eût ordonné de me jeter dans les flammes, je crois que j'aurois obéi.
C'étoit en vérité une personne bien séduisante et bien singulière que cette Mademoiselle Goton. Elle avoit un mélange d'audace et de réserve qu'on ne sauroit concevoir. Elle se ^donnoit avec moi les plus grandes privautés, sans m'en permettre aucune avec elle : elle me traitoit exactement en enfant, ce qui prouve qu'elle l'étoit encore assez elle-même pour ne ^se faire [48] qu'un jeu du danger auquel elle s'exposoit. *En voilà bien assez, ^peut-être trop, sur Mademoiselle Goton. Un enfant de cet âge n'est assurément pas intéressant pour le mien.
incises « avec un M. Christin, fort maltraité durant mes triomphes » (p. 41)'; — « qui d'ailleurs y avoit mis bon ordre » (p. 56); — « on ne vit de la vie un pareil étonnement » (p. 120 du ms.) ; — ainsi que des mots^ ensuite biffés, « Tout cela ne me rebuta point. Au contraire » (p. 55). — Aux p. (du ms.) 99, «pour un courtaud », — 108, « ou que je n'étois pas assez fort », — i58, « j'y restai», ont été ajoutés en marge, avec un renvoi.
Ce sont là ou des omissions remontant à la transcription des minutes et aussitôt réparées, ou des additions postérieures.
1 ma vie.
2 permettoit.
^ pas voir le d[anger].
4 Mais en.
^ ou peut-être.