LIVRE I
Mais je ne voudrois pour rien au monde revoir celui-là malgré son enfance, ni même y penser trop long-temps.
De retour à Genève, j'oubliai bientôt M"^ Goton, quoique les filles de S* Gervais me l'eussent rappelée ^quelquefois. Mais, pour M^^^ de Vulson, je m'en ressouvins d'autant mieux que je recevois ^souvent de ses nouvelles, sans compter l'éternelle fidélité que nous nous étions jurée en nous séparant. Pour ratifier ce serment en personne, elle vint elle-même à Genève : nous nous vîmes deux fois chez ma tante Bernard. Rien de si tendre que les caresses de ma maîtresse, rien de si vif que ses protestations; nous nous séparâmes en fondant en larmes. Quelques jours après, j'appris qu'elle étoit mariée avec un M. Christin, fort maltraité durant mes triomphes^, et que son voyage de Genève, dont elle avoit eu la bonté de me faire honneur, étoit pour acheter ses habits de noces. Tout jeune que j'étois, l'aventure me parut plus plaisante que tragique ; mon amour s'en alla comme il étoit venu, et la vanité qui l'avoit allumé l'éteignit sans peine. Je n'écrivis point d'injures à la perfide, je n'allai point lui reprocher son infidélité, mais je jurai de ne lui reparler de ma vie, et j'ai si bien, tenu ce serment que, près de *vingt [ans] après^, étant allé voir mon père et me promenant sur le lac avec lui, je vis des Dames dans un bateau près du nôtre. Je demandai^ qui elles étoient. Quoi, me dit^ mon père en riant et me montrant une d'entre elles, le cœur ne te le
1 deux ou trois fois.
- quelquefois.
Voy. p. 39-40, n. I.
trente.
5 En 1744, au retour de Venise. — Cf. p. i5, n. 2.
6 à mon père.
7 dn-il en.
LES CONFESSIONS
dit-il pas? [44] C'est Madame Christin, ton ancienne maîtresse, c'est Mademoiselle de Vulson. Je jugeai que ce n'étoit pas la peine de renouveler la querelle avec une femme de quarante ans, et, faisant signe à nos bateliers de s'éloigner, je lui tournai le dos sans rien dire. Ainsi finirent mes premières amours.
Cependant on délibéroit si Ton me feroit artisan, Procureur ou Ministre. J'avois assez de goût pour le ministère, comme l'ont tous les enfans, qui trouvent qu'il est beau de prêcher, mais le petit revenu du bien de ma mère, à partager entre mon frère et moi, ne suffisoit pas pour pousser mes études. On prit le parti de^ me mettre chez Masseron, Greffier à l'Hôtel de Ville, pour apprendre, comme disoit M. Bernard, le métier de grapignan. Ce surnom ne me plaisoit point du tout : je trouvois l'occupation très-désagréable, et l'assiduité acheva de m'en rebuter. M. Masseron, de son côté, peu content de moi, me reprochoit sans cesse que mon oncle ^lui avoit assuré que je savais^ que je savais^ tandis que réellement je ne savois rien ; qu'il lui avoit promis un joli garçon et qu'il ne lui avoit donné qu'un âne. Enfin je fus renvoyé du Greffe ignominieusement pour mon ineptie, et il fut décidé que je n'étois bon qu'à mener la lime.
^Ma vocation étant ainsi déterminée, je fus mis en apprentissage*, non toutefois chez un Horloger, mais chez un Graveur. Mon maître, appelé Du Commun, étoit un jeune homme rustre et violent, qui vint à bout très-promptement d'abrutir mon caractère ouvert, con-
1 pour. Schin:^.
2 /'avoit.
Rousseau a écrit en marge, au crayon : «Repris ici à Wootton. » * I""' mai 1725, selon convention du 26 avril.