LIVRE I
fiant et vif, de ternir tout l'éclat de mon enfance, et de me réduire, par l'esprit ainsi que par la fortune, à mon véritable état d'apprenti. Mon latin, mon histoire, tout [45] fut oublié, du moins pour un temps; je ne ^songeois pas même qu'il y eût eu des Romains au monde. Mon père, quand je l'allois voir, ne trouvoit plus en moi son idole, et je sentois si bien moi-même que M. et M"* Lambercier n'auroient plus reconnu leur élève, que j'eus honte de me présenter à eux et ne les ai plus revus depuis ce temps-là. Les goûts les plus vils, la plus basse polissonnerie succédèrent à mes aimables amusemens, sans m'en laisser même la moindre idée. Il faut que, malgré l'éducation la plus honnête, j'eusse un grand penchant à dégénérer, car cela se fit très-rapidement, sans la moindre peine, et jamais César si précoce ne devint si promptement Laridon^.
Le métier ne me déplaisoit pourtant pas en lui-même. J'avois un goût vif pour le dessein, le jeu du burin m'amusoit assez, et, comme l'art du Graveur pour l'horlogerie est très-borné^ j'avois l'espoir d'en atteindre la perfection; ^j'y serois parvenu peut-être, si la brutalité de mon maître et la gêne excessive ne m'avoient rebuté du travail. Je lui dérobois mon temps pour l'employer en occupations du même genre, mais qui avoient pour moi le goût de la liberté. Je gravois des espèces de médailles pour nous servir, à mes camarades et à moi, d'Ordres de Chevalerie, car l'esprit romanesque mêloit encore un peu de sa teinte à mes jeux. Mon maître me surprit à ce travail de contrebande et me roua de coups,
1 me souvenais pas.
2 Voy. La Fontaine, Fables, VIII, 24.
3 et j'y.
LES CONFESSIONS
disant que )e m'exerçois à faire de la fausse monnoicy parce que nos médailles avoient les armes de la République. Je puis bien jurer que je n'avois aucune idée de la fausse [46] monnoie^ et très-peu de la véritable. J'aurois plustôt su comment se faisoient les as romains que nos pièces de trois sols.
La tyrannie de mon maître finit par me rendre insupportable le travail que j'aurois aimé, et par me donner des vices que j'aurois haïs, tels que le mensonge, le vol^ la fainéantise. Rien ne m'a mieux appris la différence de la dépendance filiale à la dépendance servile que le souvenir des changemens que cette époque produisit en moi. Naturellement timide et honteux, je n'eus jamais tant d'éloignement pour aucun défaut que pour l'effronterie ; mais j'étois accoutumé aune liberté honnête, qui seulement s'étoit jusque-là restreinte par degrés et qui s'évanouit alors tout-à-fait. J'étois hardi chez mon père, libre chez M. Lambercier, discret chez mon oncle : je devins craintif chez mon maître, et dès lors je fus un enfant perdu. Accoutumé à une égalité parfaite avec mes supérieurs dans la manière de vivre, à ne pas connoître un plaisir qui ne fût à ma portée, à ne pas voir un mets dont je n'eusse ma part, à n'avoir pas un désir sans le témoigner, à mettre enfin tous les mouvemens de mon cœur sur mes lèvres, qu'on juge de ce que je dus devenir dans une maison où je n'osois ouvrir la bouche, où il falloit sortir de table au tiers du repas, où, sans cesse enchaîné à mon travail, je ne voyois qu'objets de jouissance pour d'autres et de privation pour moi seul, où l'image de la liberté des compagnons et du maître augmentoit le poids de mon [47] asservissement, où, les entendant disputer sur ce que