LIVRE I
je savois le mieux, il m'étoit défendu d'ouvrir la bouche, où tout enfin ce que je voyois devenoit pour mon jeune cœur objet de convoitise, uniquement parce que j'étois privé de tout. Adieu l'aisance, la gaieté, les mots heureux qui tant de fois jadis dans mes fautes m'avoient fait échapper au châtiment. Je ne puis me rappeler sans rire qu'un soir, chez mon père, ayant été pour quelque espièglerie condamné à m'aller coucher sans souper, ^je passai par la cuisine; la broche tournoit, on étoit autour du feu; il fallut, en passant, saluer tout le monde; quand la ronde fut faite, lorgnant du coin de l'œil ce rôti qui avoit si bonne mine et qui sentoit si bon, je ne pus m'empêcher de lui faire aussi la révérence et de lui dire tout haut d'un ton fort piteux : Adieu, rôti. Cette saillie de naïveté plut à mon père ; il me fit rester à souper. Peut-être eût-elle eu le même bonheur chez mon maître, mais il est certain qu'elle ne m'y fût pas venue, ou que je n'eusse osé m'y livrer.
Voilà comment j'appris à convoiter en silence, à me cacher, à dissimuler, à mentir, et à dérober enfin, fantaisie qui jusque-là ne m'étoit jamais venue, et dont je n'ai jamais bien pu me guérir. La convoitise et l'impuissance mènent toujours là : voilà pourquoi tous les laquais sont fripons, et pourquoi tous les apprentis doivent l'être; mais dans un état égal et tranquille, où tout ce qui les tente est à leur portée, ils perdent en grandissant ce penchant. N'ayant pas eu le même avantage, je n'en ^ai pu tirer le même profit.
[48] Ce sont presque toujours des sentimens honnêtes mal dirigés qui font faire aux enfans le premier pas
1 il fallait passer par.
2 pus tirer.
LES CONFESSIONS
vers le mal. Malgré les privations et les tentations, j'avois demeuré plus d'un an chez mon maître sans me déterminer à rien prendre en cachette, pas même des choses à manger. Mon premier vol fut purement une affaire de complaisance et d'amitié, mais il ouvrit la porte à ceux de friponnerie.
Il y avoit chez mon maître un compagnon appelé M. Verrat, dont la maison, dans le voisinage, avoit un jardin assez éloigné, qui produisoitde très-belles asperges. Il prit envie à M. Verrat, mieux pourvu d'appétit que d'argent, de voler à sa mère des asperges dans leur primeur et de les vendre, pour faire quelques bons àéjeûnés. Comme il ne vouloit pas s'exposer lui-même, il me choisit pour cette expédition, et après quelques cajoleries préliminaires, qui me gagnèrent d'autant mieux que je n'en voyois pas le but, il me la proposa comme une idée qui lui venoit sur le champ. Je résistai beaucoup: il insista; je suis facile et je voulois lui complaire : je me rendis. J'allois tous les matins moissonner les plus belles asperges; je les portois au Molard, où quelques bonnes femmes, qui voyoient très-bien que je venois de les voler^ me le disoient pour les avoir à meilleur compte. Dans ma frayeur je ne marchandois guères, et prenant ce qu'elles vouloient bien me donner, je m'enfuyois à toutes jambes et le portois à M. Verrat. Cela se changeoit promptement en un déjeûné, dont j'étois le pourvoyeur et qu'il partageoit avec d'autres camarades, élevés comme [49] lui au grade de compagnon : car pour moi, chétif apprenti^ content d'en avoir quelques bribes, je ne goûtois pas même à leur vin.
Ce petit manège dura plusieurs jours sans qu'il me vînt même à l'esprit de dixmer sur M. Verrat le produit