LIVRE I
de ses asperges. J'exerçois avec la plus grande fidélité ma friponnerie, tandis que celui qui me la faisoit faire corrompoit un enfant pour le plus vil intérêt. Cependant si j'eusse été surpris, que de coups, que d'ignominie, quel traitement n'eussé-je point essuyé, tandis que le ^misérable en eût été cru sur sa parole, et moi doublement puni pour avoir osé le charger, attendu qu'il étoit compagnon et que je n'étois qu'apprenti. Voilà comment en tout état le fort coupable se sauve aux dépens du foible innocent.
J'appris ainsi qu'il n'étoit pas si pénible de voler que je l'avois cru, et je tirai si bon parti de ma science, que rien de ce que je convoitois n'étoit à ma portée en sûreté. Je n'étois pas absolument mal nourri chez mon maître, et la sobriété ne m'étoit pénible qu'en la lui voyant si mal garder : l'usage de faire sortir les enfans de table quand on y sert ce qui les tente le plus me paroît très-bien entendu pour les rendre aussi friands que fripons. Je devins rapidement l'un et l'autre, et je m'en trouvois assez bien pour l'ordinaire, quelquefois fort mal quand j'étois surpris.
Un souvenir qui me fait frémir encore et rire tout à [5o] [la] fois est celui d'une chasse aux pommes qui me coûta cher. Ces pommes étoient au fond d'une dépense, qui, par une jalousie élevée, tiroit du jour de la cuisine. Un jour que j'étois seul dans la maison, je montai sur la may^ pour regarder dans le jardin des Hespérides ce précieux fruit dont je ne pouvois approcher. J'allai chercher la broche pour voir si elle y pouvoit atteindre à travers les trous: elle étoit trop courte. Je l'alongeai
1 coupable.
* waie, transformé ensuite en « may ».
LES CONFESSIONS
par une autre petite broche qui servoit pour le menu gibier. Je piquai plusieurs fois sans succès; enfin je sentis avec transport que j'amenois une pomme. Je tirai doucement; déjà la pomme touchoit à la jalousie; j'étois prêt à la saisir...^ La pomme étoit trop grosse: elle ne put passer par le trou. Que d'inventions ne mis-je point en usage pour la tirer ! Il fallut trouver des soutiens pour tenir la pomme en état, un couteau assez long pour la fendre, une latte pour la soutenir; à force d'adresse, je parvins à la partager, espérant tirer ensuite les pièces Tune après l'autre. Mais à peine furentelles séparées qu'elles tombèrent toutes deux dans la dépense. Lecteur pitoyable, partagez mon affliction.
Je ne perdis point courage, mais j'avois perdu beaucoup de temps; je craignois d'être surpris; je renvoie au lendemain une tentative plus heureuse et me remets à l'ouvrage, tout aussi tranquillement que si je n'avois rien fait, et sans songer même [5i] aux deux témoins indiscrets qui déposoient contre moi dans la dépense.
Le lendemain, je tente un nouvel essai : je monte sur mes tréteaux, j'alonge la broche, je l'ajuste, j'étois prêt à piquer; ^par malheur le dragon ne dormoit pas. Tout à coup la dépense s'ouvre, mon maître en sort, croise les bras, me regarde, et me dit : Courage!,.. Je n'ai pas celui d'achever.
Bientôt, à force d'essuyer de mauvais traitemens, j'y devins moins sensible. Ils me parurent enfin une sorte de compensation du vol, qui me mettoit en droit de le continuer. Au lieu de tourner les yeux en arrière et de regarder la punition, je les ^jetois en avant et je
1 Qui dira ma douleur?
- pour le coup.
2 tournois.