LIVRE I
regardois la vengeance : je jugeois que me battre comme fripon, c'étoit m'autoriser à l'être. Je trouvois que voler et être battu alloient ensemble, constituoient en quelque sorte un état, et qu'en remplissant la partie de cet état qui dépendoit de moi, je pouvois laisser le soin de l'autre à mon maître» Sur cette idée, je me mis à voler plus tranquillement qu'auparavant. Je me disois : Qu'en arrivera-t-il, enfin? Je serai battu. Soit : je suis fait pour l'être.
J'aime à manger sans être avide; je suis sensuel et non pas gourmand. Trop d'autres goûts me détournent de celui-là. Je ne me suis jamais occupé de ma bouche que quand mon cœur étoit oisif, et cela m'est arrivé si rarement dans ma vie que je n'ai guère eu le [52] temps de songer aux bons morceaux. Voilà pourquoi je ne bornai pas long-temps ma friponnerie au comestible ; je l'étendis bientôt à tout ce qui me tentoit, et si je ne devins pas un voleur en forme, c'est que je n'ai jamais été beaucoup tenté d'argent. Dans le cabinet commun, mon maître avoit un autre petit cabinet à part qui fermoit à clef. Je trouvai le moyen d'en ouvrir la porte et de la refermer sans qu'on s'en aperçût. Là je mettois à contribution ses bons outils, ses beaux desseins, ses empreintes, tout ce qui me faisoit envie et qu'il affectoit d'éloigner de moi. Dans le fond ces vols étoient bien innocens en eux-mêmes, puisqu'ils n'étoient faits que pour être employés à son service : mais j'étois transporté de joie d'avoir ces bagatelles en ma possession; je croyois voler le talent avec ses productions. Du reste, il y avoit dans ce même cabinet des recoupes d'or et d'argent, de petits bijous, même de la monnoie dans des boîtes. Quand j'avois cinq ou six sols dans ma
LES CONFESSIONS
poche, c'étoit beaucoup ; cependant, loin de toucher à rien de tout cela, je ne me souviens pas d'y avoir jeté de ma vie un œil de convoitise : je le regardois avec plus d'effroi que de plaisir.
Je crois bien que cette horreur du vol de l'argent et de ce qui en produit me venoit en grande partie de mon éducation. Il se mêloit à cela des idées secrètes d'infamie, de prison, de châtiment, de potence, qui m'auroient fait frémir si j'avois été tenté; au lieu que mes tours ne paroissoient à mes yeux que des espiègleries, et n'étoient pas autre chose en effet. Tout cela ne pouvoit valoir que d'être bien étrillé par mon maître, et d'avance je m'arrangeois là-dessus.
[53] Mais, encore une fois, je ne convoitois pas même assez pour m^abstenir; je n'avois rien à combattre. Une seule feuille de beau papier à dessiner me tentoit plus que l'argent pour en avoir une rame. Cette bizarrerie tient à une des plus grandes singularités de mon caractère. Elle a eu tant d'influence sur toute ma conduite qu'il importe de l'expliquer.
J'ai des passions très-ardentes, et, tandis qu'elles m'agitent, rien n'égale mon impétuosité : je ne connois plus ni ménagement, ni respect, ni crainte, ni bienséance; je suis effronté, violent, cynique, intrépide; il n'y a ni danger, ni honte qui me retienne; auprès du seul objet qui m'occupe, l'univers entier disparoît devant moi. Prenez-moi dans le calme, je suis l'indolence et la timidité même; tout m'effarouche, tout me rebute ; une mouche en volant me fait peur, un mot à dire, un geste à faire, épouvantent ma paresse ; la crainte et la honte me subjuguent à tel point que je voudrois m'éclipser aux yeux de tous les mortels. S'il faut agir,