‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 27 sur 125 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

je ne sais que faire; s'il faut parler, je ne sais que dire; si l'on me regarde, je suis décontenancé. Quand je me passionne, je trouve ordinairement ce que j'ai à dire ; mais dans les entretiens ordinaires je ne trouve rien, rien du tout; ils me sont insupportables parla seule raison que je suis forcé de parler.

Ajoutez qu'aucun de mes goûts dominans ne consiste en choses qui s'achètent. J'aime beaucoup les plaisirs de la table, mais, ne pouvant souffrir ni la gêne de la bonne [54] compagnie, ni la crapule du cabaret, il ne me reste qu'à les goûter avec un ami, car, seul, cela ne m'est pas possible ; mon imagination s'occupe alors d'autre chose, et je n'ai pas le plaisir de manger. Si mon sang allumé me demande des femmes, mon cœur me demande encore plus de l'amour : des faveurs à prix d'argent perdroient pour moi tous leurs charmes ; je doute même s'il seroit en mon pouvoir d'en profiter. Il en est ainsi de tous les plaisirs à ma portée; s'ils ne sont gratuits^ je les trouve insipides. J'aime les seuls biens qui ne sont à personne qu'au premier qui sait les goûter.

Jamais l'argent ne me parut une chose aussi utile qu'on la trouve. Bien plus, il ne m'a jamais paru fort commode, car, n'étant bon à rien par lui-même, il faut le transformer pour en jouir; il faut acheter, il faut marchander, souvent être dupe, bien payant et mal servi. Je voudrois une chose bonne dans sa qualité : avec mon argent je suis sûr de l'avoir mauvaise. J'achète cher un œuf frais, il est vieux; un beau fruit, il est vert. J'aime le bon vin, mais où en prendre ? Chez un marchand de vin, ^plus je paye et plus je suis empoisonné. Veux-je

1 comme que je fasse, il m'empoisonnera.

LES CONFESSIONS

absolument être bien servi ? Que de soins, que d'embarras ! Avoir des amis, des correspondans, donner des commissions, écrire, aller, venir, escorter, attendre, et souvent au bout être encore trompé. Que de peine avec mon argent ! Je la crains plus que je n'aime le bon vin.

[35] Mille fois, durant mon apprentissage et depuis, je suis sorti dans le dessein d'acheter quelque friandise. J'approche de la boutique d'un pâtissier: j'aperçois des femmes au comptoir; je crois déjà les voir rire et se moquer entre elles du petit gourmand. Je passe devant une fruitière : je lorgne du coin de l'œil de belles poires, leur parfum me tente ; deux ou trois jeunes gens tout près de là me regardent, un homme qui me connoît est devant sa boutique; je vois de loin venir une fille en casaquin : n'est-ce point la servante de la maison ? Ma vue courte et ma crainte me font mille illusions, je prends tous Mes passans pour des gens de ma connoissance ; par tout je suis intimidé, retenu par quelque obstacle ; mon désir croît avec ma honte, et je rentre enfin comme un sot, dévoré de convoitise, ayant dans ma poche de quoi la satisfaire, et sans avoir osé rien acheter.

J'entrerois dans les plus ennuyeux détails, si je suivois dans l'emploi de mon argent, soit par moi, soit par d'autres, l'embarras, la honte, la répugnance, les inconvéniens, les dégoûts de toute espèce que j'ai toujours éprouvés. A mesure qu'avançant dans ma vie le lecteur fera connoissance avec mon humeur, il sentira tout cela, sans que je m'appesantisse à le lui dire.

Gela compris, on comprendra sans peine une de mes

1 ceux qui passent.

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