LIVRE I
contradictions apparentes : c'est d'allier une avarice presque sordide avec le plus grand mépris pour l'argent. [56] C'est un meuble pour moi si peu commode que je ne m'avise pas même de désirer celui que je n'ai pas, et que, quand j'en ai, je le garde long-temps sans le dépenser, faute de savoir l'employer à ma fantaisie ; mais l'occasion commode et agréable pour moi se présentet-elle ? j'en profite si bien que ma bourse se vide avant que je m'en sois aperçu. Du reste, ne cherchez pas en moi le tic des avares, qui est de dépenser pour l'ostentation; tout au contraire, je dépense en secret et pour le plaisir. Loin de me faire gloire de dépenser, je m'en cache. Je sens si bien que l'argent n'est pas à mon usage que je suis presque honteux d'en avoir, et encore plus de m'en servir.
Mon désintéressement n'est donc que paresse : le plaisir d'avoir ne vaut pas la peine d'acquérir. Ma dissipation n'est que paresse encore, ainsi que mon avarice. La peine de garder mon argent me coûte moins que celle de l'employer^. Je ^ne suis pas tenté de l'argent comme des choses, parce qu'entre l'argent et la chose désirée il y a toujours un intermédiaire, au lieu qu'entre la chose même et sa jouissance il n'y en a point. Si je vois la chose, elle me tente ; si je ne vois que le moyen de Tacquérir, il ne me tente pas. J'ai donc été fripon, et quelquefois je le suis encore pour des bagatelles, qui me plaisent et que j'aime mieux prendre que demander. Mais, petit [Sy] ou grand, je ne me souviens pas d'avoir volé de ma vie un liard à personne, hors une seule fois,
1 mais quand l'occasion de dissiper commodément se présente, j'ai soin de la mettre à profit.
2 suis moins tenté de l'argent que des choses.
LES CONFESSIONS
il n'y a pas quinze ans, que je volai sept livres dix sous. Le fait vaut la peine d'être conté, car il s'y trouve un mélange impayable d'effronterie et de bêtise, que j'aurois peine moi-même à croire, s'il regardoit un autre que moi.
C'étoit à Paris; je me promenois avec M. de Francueil au Palais Royal, sur les cinq heures ; il tire sa montre et me dit : Allons à l'Opéra. Je le veux bien. Nous allons; il prend deux billets d'amphithéâtre, m'en donne un, passe le premier avec l'autre; je le suis, il entre. En entrant après lui, je trouve la porte de l'amphithéâtre embarrassée; je regarde, je vois tout le monde debout; je juge que je pourrai bien me perdre dans cette foule, ou du moins laisser croire à M. de Francueil que j'y suis perdu ; je reprends ma contre-marque, puis mon argent, et je m'en vais, sans songer qu'à peine avois-je atteint la porte que tout le monde étoit assis, et qu'alors M. de Francueil voyoit clairement que je n'y étois plus.
Comme jamais rien ne fut plus éloigné de mon humeur que ce trait-là, je le note, pour montrer qu'il y a des momens d'une espèce de délire où il ne faut point juger des hommes par leurs actions. Ce n'étoit pas précisément voler cet argent, c'étoit seulement en voler l'emploi ; moins c'étoit un vol, plus c'étoit une infamie.
[58] Je ne finirois pas s'il falloit reprendre toutes les routes par lesquelles je passai de mon premier héroïsme à la bassesse d'un vaurien. Cependant, en prenant les vices de mon état, je ne pus jamais en prendre les goûts. Je m'ennuyois des amusemens de mes camarades, et quand la trop grande gêne m'eut aussi rebuté du