‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 29 sur 125 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

travail, je m'ennuyai de tout. Gela me rendit le goût de la lecture. Ces lectures, prises sur mon temps, devinrent un nouveau crime, qui m'attira de nouveaux châtimens : ce goût, irrité par la contrainte, devint passion, bientôt fureur. La Tribu, fameuse loueuse de livres, m'en louoit de toute espèce. Bon et mauvais, tout passoit: je ne choisissois point, je lisois tout avec la même avidité ; je lisois à l'établi, je lisois en allant faire mes messages, je lisois à la garde-robe et m'y oubliois des heures entières ; la tête me tournoit de la lecture, je ne faisois plus rien que lire; mon maître m'épioit, me surprenoit, me battoit, me prenoit mes livres. Que de volumes furent déchirés, brûlés, jetés par les fenêtres ! Que d'ouvrages restèrent chez la Tribu dépareillés!* Quand je n'avois plus de quoi la payer, je lui donnois mes chemises, mes cravates, mes mouchoirs, mes bardes ; tout lui étoit bon; mes trois sols d'étrennes tous les Dimanches lui étoient régulièrement portés. A force de querelles, de coups, de lectures dérobées et mal choisies, mon humeur devint sauvage, ma tête commençoit à s'altérer, et je vivois en vrai loup-garou. [59] Cependant si mon goût ne me préserva pas des livres plats et fades, mon bonheur me préserva des livres déshonnêtes; non que la Tribu se fît un scrupule de m'en prêter; mais, pour les faire valoir, elle me les nommoit avec un air de mystère qui me forçoit précisément à les refuser, tant par dégoût que par honte, et le hasard seconda si bien mon humeur pudique que j'avois plus de trente ans avant que j'eusse jeté les yeux sur aucun de ces pernicieux livres qu'une belle Dame

1 Tout cela ne me rebuta point. Au contraire. — Voy. p. 39-40, n. i.

LES CONFESSIONS

de par le monde trouve incommodes, en ce qu'on ne peut les lire que d'une main.

Voilà donc, me dira-t-on, l'argent devenu nécessaire ? Il est vrai, mais ce fut quand la lecture m'eut ôté toute activité. Livré tout entier à mon nouveau goût, je ne faisois plus que lire, je ne volois plus. C'est encore ici une de mes différences caractéristiques. Au milieu d'une certaine habitude d'être, un rien me distrait, me change, m'attache, enfin me passionne ; et alors tout est oublié, je ne songe plus qu'au nouvel objet qui m'occupe. Le cœur me battoit d'impatience de feuilleter le livre que j'avois dans ma poche ; je le tirois aussitôt que j'étois seul, et ne songeois plus à fouiller le cabinet de mon maître, qui d'ailleurs y avoit mis bon ordre ^ J'ai même peine à croire que, quand j'aurois eu une passion plus coûteuse, j'eusse volé pour cela. Borné toujours au moment présent, il n'étoit pas dans mon tour d'esprit de m'arranger ainsi pour le plaisir à venir. La Tribu me faisoit [60] crédit, les avances étoient petites, et, quand j'avois empoché mon livre, je ne ^songeois plus à rien. L'argent qui tomboit dans mes poches alloit naturellement à cette femme, et, quand elle étoit pressante, rien n'étoit plustôt sous ma main que mes propres effets ; voler par avance étoit trop de prévoyance, et voler pour payer n'étoit pas même une tentation.

En moins d'un an j'épuisai la mince boutique de la Tribu, et alors je me trouvai dans mes loisirs cruellement désœuvré. Guéri de mes goûts d'enfant et de polisson par celui de la lecture, et même par mes lectures,

ï Voy. p. 39-40, n. I.

2 pensois.

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