LIVRE
qui, bien que mal choisies et souvent mauvaises, ramenoient pourtant mon cœur à des sentimens plus nobles que ceux que m'avoit donnéfs] mon état, dégoûté de tout ce qui étoit à ma portée, et sentant trop loin de moi tout ce qui m'auroit tenté, je ne voyois rien de possible qui pût contenter mon cœur. Mes sens, émus depuis long-temps, me demandoient une jouissance dont je ne savois pas même imaginer l'objet. J'étois aussi loin du véritable que si je n'avois point eu de sexe, et déjà pubère et sensible, je pensois quelquefois à mes folies, mais je n'imaginois rien au delà.
Dans cette étrange situation, mon inquiète imagination prit un parti qui me sauva de moi-même et donna le change à la nature. Ce fut de se nourrir des situations qui m'avoient intéressé dans mes lectures, de les rappeler, de les varier, de les combiner, de me les approprier tellement que [61] je devinsse un des personnages que j'imaginois, que je me visse toujours dans les positions les plus agréables ou les plus brillantes selon mon goût, enfin que l'état fictif où je venois à bout de me mettre me fît oublier mon état réel dont j'étois si mécontent. Cet amour des objets imaginaires et cette facilité de m'occuper à leur contemplation formèrent, par trait de temps, mon principal caractère et déterminèrent mon goût pour la solitude. On verra plus d'une fois dans la suite les bizarres effets de cette disposition, si sauvage en apparence, mais qui vient en effet d'un cœur trop affectueux, trop aimant, trop tendre, qui, faute d'en trouver d'existans qui lui ressemblent, est forcé de se nourrir de fictions. Il me suffit, quant à présent, d'avoir marqué l'origine et le premier jeu d'une fantaisie qui a modifié toutes mes passions, et qui, les conte-
LES CONFESSIONS
nant par elles-mêmes, m'a rendu toujours paresseux à faire, par trop d'ardeur à désirer.
J'atteignis ainsi ma seizième année, inquiet, mécontent de tout et de moi, sans goûts de mon état, sans plaisirs de mon âge, dévoré de désirs dont j'ignorois l'objet, soupirant sans motifs de tristesse, pleurant sans savoir de quoi, enfin caressant tendrement mes chimères, faute de rien voir autour de moi qui les valût. Les Dimanches, mes camarades venoient me chercher après le prêche pour aller promener et m'ébattre avec eux. Je leur aurois volontiers échappé, si j'avois pu; mais une fois en train dans leurs jeux, j'étois plus ardent et [62] j'allois plus loin que les autres. Difficile à ^émouvoir et à retenir, j'étois comme ces lourdes masses que rien n'arrête plus quand une fois elles sont ébranlées. Dans nos promenades hors de la ville, j'allois toujours en avant sans songer au retour. J'y fus pris deux fois; les portes furent fermées avant que je pusse rentrer. Le lendemain mon maître me traita comme on s'imagine, et la seconde fois il me promit un tel accueil pour la troisième que je résolus de ne m'y pas exposer. Cette troisième fois si redoutable vint pourtant. Ma vigilance fut mise en défaut par un maudit Capitaine, appelé M. Minutoli, qui fermoit toujours la porte où il étoit de garde une demi-heure avant les autres ; il s'amusoit à faire coucher dehors les promeneurs ; on le savoit, mais on ne savoit pas toujours le jour et la porte où il ^les attendoit. Un malheureux Dimanche ^, au commencement du printemps, séduits par le beau
1 ébranler.
2 étoit de garde.
3 14 mars 1728.