LIVRE I
temps, nous avions un peu prolongé nos courses et nous revenions à peu près à l'heure, deux de mes camarades et moi. A demi-lieue de la ville, j'entends sonner la retraite, je double le pas; j'entends battre la caisse, le cœur me bat, je cours à toutes jambes, j'arrive essouflé ; je vois de loin les soldats à leurs postes, j'accours, je crie dans mon désespoir; à vingt pas de l'avancée, je vois lever le premier pont : je frémis en voyant [63] en l'air ces cornes terribles, sinistre et fatal augure du sort inévitable que ce moment commençoit pour moi.
Dans le premier transport de ma douleur, je me jetai sur le glacis en mordant la terre. Mes camarades, riant de leur malheur, prirent à l'instant leur parti. Je pris aussi le mien, mais ce fut d'une autre manière. Sur le lieu même, je jurai de ne rentrer jamais chez mon maître. Le lendemain, quand, à l'heure de la découverte, ils rentrèrent en ville, je leur fis mes adieux, les priant seulement d'avertir mon cousin Bernard de la résolution que j'avois prise et du lieu où il pourroit me trouver.
A mon entrée en apprentissage, étant séparé de lui, je le vis moins. Toutefois, durant quelque temps, nous nous rassemblions les Dimanches ; mais insensiblement ■chacun prit d'autres habitudes et nous nous vîmes ^trèsrarement ; je suis persuadé que sa . mère contribua beaucoup à ce changement. Il étoit, lui, un garçon du haut; moi, chétif apprenti, je n'étois plus qu'un enfant de S' Gervais ; il n'y avoit plus entre nous d'égalité, malgré la naissance : c'étoit se commettre que me fréquenter. Cependant les liaisons ne cessèrent pas tout-àfait entre nous, et, comme il étoit d'un bon naturel, il
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LES CONFESSIONS
suivoit quelquefois son penchant, malgré les leçons de sa mère.
Instruit de mon projet, il accourut, non pour y entrer^ ou pour m'en faire changer, mais pour me faire ses [64] adieux et jeter, par de petits présens, quelque agrément dans ma fuite, car mes propres ressources ne pouvoient me mener fort loin; il me donna, entre autres, une petite épée dont j'étois fort épris et que j'ai portée jusqu'à Turin, où elle me fut enlevée, comme il sera dît cl-^ après. Plus j'ai réfléchi depuis à la manière dont il se conduisit avec moi dans ce moment critique, plus je me suis persuadé qu'il suivit les instructions de sa mère et peut-être de son père; car il n'est pas possible que, de lui-même, il n'eût fait quelque effort pour me retenir, ou qu'il n'eût été tenté de me suivre, comme je l'y invitois : mais point. Il m'encouragea dans mon dessein plustôt qu'il ne m'en détourna ; puis, quand il me vit bien résolu, il me quitta sans beaucoup de larmes. Nous ne nous sommes jamais écrit ni revus ; c'est dommage ; c'étoit un garçon essentiellement bon : nous étions faits pour nous aimer.
Avant de m'abandonner à la fatalité de ma destinée, qu'on me permette de tourner un moment les yeux sur celle qui m'attendoit naturellement, si je fusse tombé dans les mains d'un meilleur maître. Rien n'étoit plus convenable à mon humeur, rien n'étoit plus propre à me rendre heureux que l'état tranquille et peu pénible d'un bon artisan dans certaines classes, telles qu'est à Genève celle des Graveurs. Cet état, [65] assez lucratif pour donner une subsistance aisée et pas assez pour mener à la fortune, eût borné mon ambition tout le reste de mes jours, et me laissant un loisir honnête pour cul-