‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 32 sur 125 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

tiver des goûts modérés, il ne m'eût ni permis d'en avoir d'autres, ni donné ces inquiétudes qui troublent le repos de la vie par le désir de changer d'état. Ayant une imagination assez riche pour orner le mien, quel qu'il fût, de ses chimères, assez puissante pour me * faire passer à mon gré de l'un à l'autre, il m'importoit peu dans lequel je fusse en effet : il ne pouvoit y avoir si loin du lieu où j'étois au premier Château en Espagne qu'il ne me fût aisé de m'y transporter. De cela seul il suivoit que l'état le plus simple, celui qui donnoit le moins de tracas et de soins, celui qui laissoit l'esprit le plus libre, étoit celui qui me convenoit le mieux, et c'étoit précisément le mien. En y restant j'aurois passé dans le sein de ma religion, de ma patrie, de ma famille et de mes amis, une vie ^égale et douce, telle exactement qu'il la falloitàmon caractère, dans l'uniformité d'un travail de mon goût et d'une société selon mon cœur. J'aurois été bon chrétien, bon Citoyen, bon ami, bon mari, bon père, bon ouvrier: j'aurois aimé mon état, je l'aurois honoré par mes [66] mœurs, par ma conduite, et après avoir ^vieilli dans l'obscurité, mais dans le repos, je serois mort paisiblement dans le sein des miens. Bientôt oublié, sans doute, j'aurois été regretté, du moins aussi long-temps qu'on se seroit souvenu de moi.

Au lieu de cela... Quel tableau vais-je faire... Ah! n'anticipons point sur les misères de ma vie ! Je n'occuperai que trop mes lecteurs de ce triste sujet.

1 transporter à mon gré.

2 paisible et douce.

^' passé une vie obscure et simple^ mais égale et douce, je serois.

LES CONFESSIONS

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