‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 33 sur 125 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

Autant le moment où l'effroi me suggéra le projet de fuir m'avoit paru triste, autant celui où je l'exécutai me parut délicieux. Encore enfant, quitter mon pays, mes parens, mes appuis, mes ressources ; laisser un apprentissage à moitié fait, sans savoir mon métier assez pour en vivre ; me livrer aux horreurs de la misère, sans voir aucun moyen d'en sortir ; dans l'âge de l'innocence et de la foiblesse, m'exposer à toutes les tentations du vice et du désespoir; chercher au loin les maux, les crimes, ^'opprobre et la mort, sous un joug cent fois plus ^dur et plus inflexible que celui que je n'avois pu supporter : c'étoit là ce que j'allois faire, c'étoit la perspective effrayante que j'aurois dû envisager. Que celle que j'envisageois étoit différente ! L'indépendance que j'avois acquise étoit le seul sentiment qui m'affectoit. Libre et maître de moi-même, je croyois pouvoir tout faire, atteindre à tout, je n'avois qu'à m'élancer pour m'élever et voler dans les airs. J'entrois avec sécurité dans le vaste espace du monde ; mon mérite alloit le remplir ; à chaque pas j'allois trouver de brillantes aventures, des amis prêts à me servir, des maîtresses empressées à me plaire ; en me montrant, j'allois occuper de moi la terre [68] entière ; non pas la terre, car je me trompe, une société charmante me suffisoit sans m'embarrasser du reste. Ma modération m'inscrivoit dans une sphère étroite, mais délicieusement formée, ^et c'étoit assez pour

1 l'esclavage .

2 cruel.

•' où j'étois assuré de régner (A) où je me bornais maintenant à régner (B).

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