‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 34 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

moi d'y régner. Un seul Château bornoit mon ambition : favori du Seigneur et de la Dame, amant de la Demoiselle, ami du frère, protecteur des voisins, j'étois content ; il ne m'en falloit pas davantage.

J'errai quelques jours autour de la Ville, logeant chez des paysans de ma connoissance, qui tous me reçurent avec plus de bonté que n'auroient fait des bourgeois. Ils m'accueilloient, me logeoient, me nourrissoient de trop bon cœur pour en avoir le mérite. Cela ne pouvoit pas s'appeler faire l'aumône; ils n'y mettoient pas assez l'air de la supériorité.

A force d'errer et de parcourir le monde, j'allai jusqu'à Confignon, à deux lieues de Genève. Le Curé s'appeloit M. de Pontverre. Ce nom fameux dans l'histoire de Genève me frappa beaucoup : j'étois curieux de voir comment étoient faits les descendans des Gentilshommes de la Cuiller. J'allai voir M. de Pontverre : il me reçut bien, me parla de l'hérésie de Genève, de l'autorité de la sainte mère Eglise, et me donna à dîner. Je trouvai peu de chose à répondre à des argumens qui finissoient ainsi ; j'avois grand appétit, le repas fut abondant, et je trouvai que des Curés chez qui l'on dînoit si bien valoient tout au moins nos Ministres. Sans avoir étudié comme M. de Pontverre, j'étois moins mais mieux instruit que lui. Mais quoiqu'il ne me dît rien à quoi je ne crusse ^avoir une solide réponse, j'étois trop bon [69] convive pour être si bon théologien, et son vin, que je trouvois excellent, argumentoit si victorieusement pour lui que j'aurois eu honte ^ de fermer la bouche à un homme qui traitoit si bien la mienne. Je cédois donc, ou du

1 apercevoir une bonne réponse.

2 j'aurois rougi. Schin:^.

LES CONFESSIONS

moins je ne résistois pas en face ; on m'auroit cru faux, on se fût trompé ; je n'étois qu'honnête, cela est certain. La flatterie, ou du moins la condescendance, n'est pas toujours un vice, elle est quelquefois une vertu, surtout dans les jeunes gens. La bonté avec laquelle un homme nous traite nous attache à lui ; ce n'est pas pour l'abuser qu'on lui cède, c'est pour ne pas l'attrister, pour ne pas lui rendre le mal pour le bien. Quel intérêt avoit M. de Pontverre à m'accueillir, à me bien traiter, à vouloir me convaincre ? Aucun autre que le mien propre. Mon jeune cœur me disoit cela ; j'étois touché de gratitude et de respect pour le bon homme ; je sentois ou je croyois sentir la supériorité de ma cause, je ne voulus pas l'en accabler pour prix de son hospitalité. Il n'y avoit point d'intérêt hypocrite à cette conduite ; je ne songeois point à changer de religion, et bien éloigné de me familiariser avec cette idée, je ne l'envisageois qu'avec une horreur qui devoit m'en garantir pour long-temps. Je voulois seulement ne point fâcher ceux qui me caressoient dans cette vue, je voulois cultiver leur bienveillance et leur laisser espérer la victoire ^, en paroissant moins armé que je ne l'étois en effet.

La raison, la pitié, l'amour de l'ordre exigeoient [70] que, loin de se prêter à ma folie, on m'arrachât aux périls qui m'environnoient, en me renvoyant dans le sein de ma famille. C'est là ce qu'auroit fait ou tâché de faire tout homme vraiment charitable et vertueux. Mais quoique M. de Pontverre fût un bon homme, ce n'étoit assurément pas un homme vertueux. Au contraire, c'etoit un dévot, pour qui les plus grandes vertus étoient d'adorer les images et de dire le rosaire, une espèce de

ï laisser Tespoir du succès, en. Schin:^.

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