‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 35 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

Missionnaire, dont le zèle pour la foi s'exerçoit saintement à faire des libelles contre nos Ministres. Loin de penser à me renvoyer chez moi, il se fit un devoir cruel de profiter du désir que j'avois de m'en éloigner pour me mettre hors d'état d'y retourner, quand même j'en aurois ^envie. Il y avoit tout à parier qu'il m'envoyoit périr de misère ou devenir un bandit. Ce n'étoit point là ce qu'il voyoit. Il voyoit une ame ôtée à l'hérésie et rendue à l'Eglise. Honnête homme ou vaurien, qu'importoit cela, pourvu que j'allasse à la messe? Il ne faut pas croire, au reste, que cette façon de penser soit particulière aux Catholiques; elle est celle de toute religion dogmatique dont on fait l'essentiel de croire ceci ou cela.

Dieu vous appelle, me dit M. de Pontverre; allez à Annecy : vous y trouverez une bonne Dame bien charitable, que les bienfaits du Roi mettent en état de retirer d'autres ames de l'erreur dont elle est sortie ellemême. Il s'agissoit de Mad^ de Warens, nouvelle convertie, que les Prêtres [71] forçoient en effet de partager, avec la canaille qui venoit se faire Catholique, une pension de deux mille francs que lui donnoit le Roi de Sardaigne.

J'étois un peu mortifié d'avoir besoin d'une bonne Dame bien charitable. J'aimois fort qu'on me donnât mon nécessaire, mais non pas qu'on me fît la charité, et une dévote n'avoit rien d'attirant pour moi. Toutefois pressé par M. de Pontverre, par la faim ^qui me talonnoit, bien aise d'ailleurs de faire un voyage et d'avoir

1 /'envie.

2 que je prévoyais.

LES CONFESSIONS

un but, je prends mon parti, quoique^ avec peine, et je pars pour Annecy. J'y pouvois être aisément en un jour, j'en mis trois. Je ne voyois pas un Château à droite ou à gauche sans aller chercher l'aventure que j'étois sûr qui m'y attendoit. Je n'osois pourtant entrer dans le Château, car j'étois fort timide. Mais j'allois chanter sous la fenêtre qui avoit le plus d'apparence, fort surpris, après m'être long-temps époumonné, de ne voir paroître ni Dame ni Demoiselle qu'attirât la beauté de mon chant ou le sel de mes chansons; car j'en savois d'admirables, que mes camarades m'avoient apprises et que je chantois ^admirablement.

J'arrive enfin, je vois Madame de Warens. Cette époque de ma vie a décidé de mon caractère ; je ne puis me résoudre à la passer légèrement. J'étois au milieu de ma seizième année. Sans être ce qu'on appelle un beau garçon, j'étois bien fait dans ma taille ; j'avois la jambe fine, un joli pied^ l'air dégagé, la [72] physionomie animée, la bouche mignonne, les dents vilaines, les sourcils et les cheveux noirs, les yeux petits et même enfoncés, mais animés par une ame ardente et qui en lançoient le feu. Malheureusement je ne savois rien de tout ce qu'il y avoit là d'avantageux pour moi, et de ma vie il ne m'est arrivé de songer à ma figure que lorsqu'il n'étoit plus temps d'en tirer parti. Ainsi j'avois toute la timidité de mon âge et celle d'un naturel aimant, toujours troublé par la crainte de déplaire. D'ailleurs, quoique j'eusse l'esprit orné, n'ayant jamais vu le monde,

1 Ms. (ici et plus loin, p. 87, note) : quoiqu'avec. — De même : quoiqu'homme, p. 86, 87; quoiqu'italienne, p. 104; quoiqu'assez, p. io5 ; Quoiqu'alors, p. i3i.

- très-dig[nement\.

Page 1