LIVRE II
et manquois totalement de manières, et mes connoissances, loin d'y suppléer, ne servoient qu'à m'intimider davantage, en me faisant sentir combien j'en manquois.
Craignant donc que mon abord ne prévînt pas en ma faveur, je pris autrement mes avantages, et je fis une belle lettre en style d'orateur, où, cousant des phrases des livres avec des locutions d'apprenti, je déployois toute mon éloquence pour exciter la commisération de Mad^ de Warens. J'enfermai la lettre de M. de Pontverre dans la mienne, et je partis pour cette terrible audience. Je ne trouvai point Mad® de Warens ; on me dit qu'elle venoit de sortir pour aller à l'Église. C'étoit le jour des Rameaux^ de l'année 1728. Je cours pour la suivre, je la vois, je l'atteins, je lui parle... Je dois me souvenir du lieu, je l'ai souvent depuis mouillé de mes larmes et couvert de mes baisers : la situation m'en est encore aussi présente que s'il étoit actuellement sous mes yeux. Je le vois, entre un ruisseau qui le séparoit du jardin, d'un côté, et le mur de la cour, de [yS] l'autre, ^conduisant à une porte de derrière par laquelle on entroit dans l'Église des Cordeliers. Que ne puis-je entourer d'un balustre d'or cette heureuse place ! que n'y puis-je attirer les vœux de ^tous les mortels ! Quiconque aime à honorer les monumens du salut d'une ame n'en devroit approcher qu'à genoux.
Prête à entrer dans cette porte, Mad® de Warens se retourne à ma voix. Que devins-je à cette vue? Je m'étois figuré une vieille dévote bien rechignée ; la bonne Dame de M. de Pontverre ne pouvoit être autre chose à
1 21 mars.
2 et conduisant.
3 toute la terre ! — La correction « tous les mortels » est d'une encre pâle. Cf. ci-dessus p. 4, n. 6.
LES CONFESSIONS
mon avis. Je vois une figure charmante, un visage pétri de grâces, de beaux yeux bleus pleins de douceur, un teint éblouissant, le contour marqué d'une gorge enchanteresse. Rien n'échappa au rapide coup d'œil du jeune prosélyte, car je devins à l'instant le sien, bien sûr qu'une religion prêchée par de tels Missionnaires ne pouvoit manquer de mener en Paradis. Je lui présente d'une main tremblante ma lettre ; elle la prend en me souriant, l'ouvre, jette un coup d'œil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne, qu'elle lit toute entière et qu'elle eût relue encore, si son laquais ne l'eût avertie que la messe alloit commencer : Eh ! mon enfant, me dit-elle d''un ton de voix qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune; c'est dommage en vérité. Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta : ^//e^ c/ze^ moi m'attendre, et dites qu'on vous donne à déjeûner; après la messe j'aurai le temps de causer avec vous.
Louise Eleonor de Warens étoit une Demoiselle de la Tour-de-Pil, proche de Vevai, au pays de Vaud;elle avoit épousé fort jeune* M. de Warens, de la maison de Loys, [74] fils aîné de M. [de] Villardin, de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d'enfans, n'ayant pas trop réussi, Mad^ de Warens, poussée par quelque mécontentement domestique, prit le temps que Victor Amedée, Roi de Sardaigne, étoit à Evian pour passer le lac et venir se jeter aux pieds de ce Prince, abandonnant ainsi pour jamais son mari, sa famille et son pays, par une étourderie assez semblable à la mienne et qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi. Le Roi, qui aimoit à faire le zélé Catholique, la prit sous sa protection, lui
1 A quatorze ans et demi (22 septembre 171 3).