‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 37 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

donna une pension de quinze cents livres de Piémont, ce qui étoit beaucoup pour un Prince aussi avare, et voyant que sur cet accueil on l'en croyoit amoureux, il l'envoya à Annecy, escortée par un détachement de ses Gardes ; là, sous la direction de Michel Gabriel de Bernex, Évêque titulaire de Genève, elle fit abjuration^ au Couvent de la Visitation.

Il y avoit six ans^ qu'elle y étoit quand j'y vins, et elle en avoit alors vingt-huit^, étant née avec le siècle. Elle avoit de ces beautés qui se conservent et qui sont autant dans la physionomie que dans les traits ; aussi la sienne étoit-elle encore dans tout son éclat, et même étant vieille, elle étoit toujours belle. Elle avoit un air caressant et tendre, un regard doux, un sourire angélique, une bouche à la mesure de la mienne, des cheveux cendrés d'une beauté peu commune et auxquels elle donnoit un tour négligé qui la rendoit très-piquante. Elle étoit petite de stature, courte et ramassée un peu dans sa taille, quoique [76] sans difformité, mais il étoit impossible de voir une plus belle tête, un plus beau sein, de plus beaux bras et de plus belles mains.

Son éducation avoit été fort mêlée ; elle avoit ainsi que moi perdu sa mère en naissant*, et, recevant des instructions comme elles s'étoient présentées, elle avoit appris indifféremment un peu de sa gouvernante, un peu de ses maîtres, un peu de son père, un peu de son mari, et beaucoup de ses amans, surtout d'un M. de

1 8 septembre 1726.

2 Moins de deux ans,

3 Plus exactement vingt-neuf, étant née le 3i mars 1699.

* Un an après. Jeanne-Louise Warnery (née à Morges en décembre 1666), veuve de Samuel Blanchenay et femme de «Noble et vertueux Jean-Baptiste de la Tour, bourgeois de Vevey, » mourut en couches lors de la naissance de sa fille Anne, baptisée le 22 avril 1700.

LES CONFESSIONS

Tavel, qui, ayant du goût et des connoissances, en orna la personne qu'il aimoit. Mais tant de genres différens se nuisirent les uns aux autres, et le peu d'ordre qu'elle mit à ses études, d'ailleurs assez bonnes, empêcha qu'elles n'étendissent la justesse naturelle de son esprit. Ainsi, quoiqu'elle eût ^quelques principes de philosophie et de physique, elle ne laissa pas de prendre le goût que son père avoit pour la médecine Empirique et pour la Chimie. Elle faisoit des teintures, des élixirs, des baumes, des magistères; elle prétendoit avoir des secrets. Les Charlatans, profitant de son foible, l'obsédèrent, la ruinèrent, consumèrent, avec leurs drogues et leurs fourneaux, ses talens, sa vie et ses charmes, et desséchèrent son esprit dont elle eût pu faire les délices des meilleures sociétés.

Mais, si de vils fripons profitèrent de son éducation mal digérée ^ pour obscurcir les lumières de sa raison, son excellent cœur fut à l'épreuve et demeura toujours le même; son caractère aimant et doux, sa sensibilité pour [76] les malheureux, son inépuisable charité, son humeur gaie, ouverte et franche, ne s'altérèrent jamais; et même aux approches de la vieillesse et dans le sein de l'indigence, des maux, des calamités de toute espèce, son ame toujours égale lui conserva jusqu'à la fin de sa vie toute la ^gaieté de ses plus beaux jours.

Ses erreurs lui vinrent d'un fond[s] d'activité inépuisable qui vouloit sans cesse de l'occupation . Ce n'étoi[en]t pas des *intriguesde femmes qu'il luifalloit, c'étoi[en]tdes entreprises à faire ou à diriger. Je suis sûr que, vis-à-vis

1 quelque teinture de philosophie.

2 Le ms. Moultou porte : mal dirigée.

3 sérénité.

* tracasseries de femmes.

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