‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 38 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

d'elle et en même passe, Madame de Longueville n'eût paru qu'une tracassière. Madame de Warens étoit née pour les grandes * affaires; j'ose dire qu'elle étoit faite pour être Ministre d'Etat ; ses talens ont été déplacés .parla fortune, et ce qui eût fait sa gloire dans une situation plus élevée a fait sa perte dans celle où elle a vécu. Dans les choses qui étoient à sa portée, elle étendoit toujours son plan dans sa tête et voyoit toujours son objet en grand. Cela faisoit qu'employant des moyens proportionnés à ses vues plus qu'à ses forces, elle ^échouoit faute de ressources, mais non pas faute de justesse. Ce goût des affaires, qui lui causa tant de maux, lui fit du moins un grand bien dans son asile monastique, ce fut de l'empêcher de s'y fixer *. La vie uniforme et simple des Religieuses, leurs dévotions puériles, leur petit cailletage de parloir, tout cela ne pouvoit tenter un esprit toujours en mouvement, qui, formant chaque jour de nouveaux systèmes, avoit besoin de liberté pour s'y livrer. Le bon Evêque de Bernex, [77] avec moins d'esprit que François de Sales, lui ressembloit en bien des points, et Mad^ de Warens, qu'il appeloit sa fille et qui ressembloit de même à Madame de Chantai en beaucoup d'autres, eût pu lui ressembler encore dans sa retraite, si son goût ne l'eût détournée de l'oisiveté d'un Couvent. Ce ne fut point faute de zèle que cette aimable femme ne se livra pas aux menues pratiques de dévotion qui sembloient convenir à une nou-

1 affaires (A) choses (B). — Puis, pour éviter la répétition de ce dernier mot, Rousseau a repris le premier.

2 manquait ses projets.

* Non pour s'y faire Religieuse, puisqu'elle avoit un mari vivant, mais pour s'y abonner à vie, comme il en fut question^. ^ Voy. p. 4-5, n. 6.

LES CONFESSIONS

velle convertie, vivant sous la direction d'un Prélat. Quel qu'eût été le vrai motif de son changement de religion, elle fut constante et sincère dans celle qu'elle avoit embrassée. Elle a pu se repentir d'avoir commis la faute, mais non pas désirer d'en revenir : elle n'est pas seulement morte bonne Catholique, mais elle a vécu telle de bonne foi, et j'ose affirmer, moi qui crois avoir lu dans toute l'intimité de son ame, que c'étoit uniquement par aversion pour les simagrées qu'elle ne faisoit point en public la dévote ; elle avoit une piété trop solide pour affecter de la dévotion. Mais ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur ses principes ; j'aurai d'autres occasions d'en parler.

Que ceux qui nient la sympathie des ames expliquent, s'ils peuvent, comment de la première entrevue, du premier moment, du premier regard, Mad^ de Warens m'inspira non-seulement le plus vif attachement, mais une confiance parfaite qui ne s'est jamais démentie. Supposons que ce que j'ai senti pour elle fût véritablement de l'amour, ce qui paroîtra douteux, tout au moins, à [78] qui suivra l'histoire de *nos liaisons; comment cette passion se trouva-t-elle accompagnée dès sa naissance des sentimens qu'elle inspire le moins, la paix du cœur, la familiarité, la sécurité, la confiance? Comment, en approchant pour la première fois d'une femme aimable, belle, éblouissante, d'une Dame d'un état supérieur au mien, de celle dont mon sort dépendoit en quelque sorte, par l'intérêt plus ou moins grand qu'elle y prendroit, me trouvai-je à l'instant aussi libre, aussi à mon aise que si j'eusse été parfaitement sûr de lui plaire? Comment n'eus-je pas un moment d'embarras,

' mes liaisons avec elle.

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