‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 39 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

de timidité, de gêne? Naturellement honteux, décontenancé, n^ayant jamais vu le monde, comment pris-je avec elle, dès le premier jour, les manières faciles, le langage tendre, le même ton familier que j'avois dix ans après, lorsque la plus grande intimité l'eut rendu naturel ? A-t-on de l'amour, je ne dis pas sans désirs, car j'en avois d'inconnus, mais sans inquiétude, sans jalousie? Ne veut-on pas au moins apprendre de l'objet qu'on aime si l'on est aimé? C'est une question qu'il ne m'est pas plus venu dans Tesprit de lui faire une seule fois en ma vie, que de me demander à moi-même si je m'aimois, et elle n'a pas été plus curieuse avec moi. Il y eut certainement quelque chose d'extraordinaire dans mes sentimens pour cette charmante femme, et l'on y trouvera dans la suite des bizarreries auxquelles on ne s'attend pas.

Il fut question de ce que je deviendrois, et, pour en causer plus à loisir, elle me retint à dîner. Ce fut le premier repas de ma vie où j'eusse manqué d'appétit, et sa femme de chambre, qui nous servoit, dit aussi que j'étois le premier voyageur de mon âge et de mon espèce qu'elle en eût vu manquer. Cette remarque, qui ne me nuisit pas dans l'esprit de sa maîtresse, tomboit un peu sur un gros manant qui dînoit avec nous, et qui dévora lui tout seul un repas honnête pour six personnes. Pour moi, j'étois dans un ravissement qui ne me permettoit pas de manger. Mon cœur se nourrissoit d'un sentiment nouveau dont il occupoit tout mon être ; il ne me laissoit des esprits pour nulle autre fonction.

Mad^ de Warens voulut savoir les détails de ma petite histoire. Je retrouvai pour la lui conter tout le feu de mon enfance, que j'avois perdu chez mon maître.

LES CONFESSIONS

Plus j'intéressois cette aimable femme en ma faveur^ plus elle plaigiioit le sort auquel j'allois m'exposer. Sa tendre compassion se marquoit dans son air, dans ses regards, dans ses gestes. Elle n'osoit m'exhorter de retourner à Genève. Dans sa position, c'eût été un [79] crime de Lèse-Catholicité, et elle n'ignoroit pas combien elle étoit surveillée, ni combien ses discours étoient pesés. Mais elle me parloit d'un ton si touchant de l'affliction de mon père, qu'on voyoit bien qu'elle eût approuvé que j'allasse le consoler. Elle ne savoit pas combien, sans y songer, elle apportoit elle-même d'obstacle à ce qu'elle sembloit désirer. Outre que ma résolution étoit prise, comme je l'ai déjà dit, plus je la trouvois éloquente et persuasive, plus ses discours m'alloient au cœur, et moins je pouvois me résoudre à me détacher d'elle. Je sentois que retourner à Genève étoit mettre entre elle et moi une barrière presque insurmontable, à moins de revenir à la démarche que j'avois faite et à laquelle il valoit mieux me tenir tout d'un coup. Je m'y tins. Mad^ de Warens, voyant ses efforts inutiles, ne les poussa pas jusqu'à se compromettre, mais elle me dit avec un regard de commisération : Paup7^e petit^ tu dois aller oîi Dieu t'appelle^ mais, quelque jour^ tu te souviendras de moi. Je crois qu'elle ne pensoit pas elle-même que cette espèce de prédiction s'accompliroit si cruellement.

La difficulté restoit toute entière. Comment subsister si jeune hors de mon pays? A peine à la moitié de mon apprentissage, j'étois bien loin de savoir mon métier. Quand je l'aurois su, je n'en aurois pu vivre en Savoye, pays trop pauvre pour avoir des arts. Le manant qui dînoit avec nous, forcé de faire une pause pour

Page 1