‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 40 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

reposer sa mâchoire, ouvrit un avis qu'il disoit partir du ciel, et qui, à juger par l'événement, venoit bien plustôt du côté contraire. C'étoit que j'allasse à Turin, où, dans un hospice établi pour l'instruction des catéchumènes, j'aurois, dit-il, la vie temporelle et céleste, jusqu'à ce qu'entré dans le sein de l'Eglise je trouvasse, par la charité des bonnes ames, une place qui me convînt. A l'égard des frais du voyage, continua gravement mon homme, sa Grandeur Monseigneur l'Evêque ne manquera pas, si Madame lui propose cette sainte œuvre, de vouloir charitablement y pourvoir, et Madame la Baronne, qui est si charitable, ajouta-t-iP en ^se baissant, s'empressera sûrement d'y contribuer aussi.

Je trouvois toutes ces charités bien dures ; j'avois le cœur un peu serré, je ne disois rien, et Madame de Warens, sans saisir ce projet avec [80] autant d'empressement qu'il étoit offert, n'osant aussi le rejeter ouvertement, se contenta de dire que chacun devoit en toute chose contribuer au bien selon son pouvoir, et qu'elle en parleroit à Monseigneur. Mais mon diable d'homme, qui craignit qu'elle n'en parlât pas à son gré et qui avoit son petit intérêt dans cette affaire, courut prévenir les Aumôniers et emboucha si bien les bons Prêtres, que, quand Mad^ de Warens, qui craignoit pour moi ce voyage, en voulut parler à l'Évêque, elle trouva que c'étoit une affaire réglée, et il lui remit à l'instant l'argent destiné pour mon petit viatique. Mad^ de Warens n'osa insister pour me faire rester : j'approchois de l'âge où une femme du sien ne pouvoit décemment vouloir retenir un jeune homme auprès d'elle.

1 dit-il. Schin;^.

^faisant une révérence.

LES CONFESSIONS

Mon voyage étant ainsi résolu par ceux qui vouloient prendre soin de moi, il fallut me soumettre, et c'est même ce que je fis sans beaucoup de répugnance. Quoique Turin fût plus loin que Genève, je jugeai bien qu'étant la capitale, il avoit avec Annecy des relations plus étroites qu'une ville étrangère d'Etat et de religion, et puis, partant pour obéir à Mad^ de Warens, je me regardois comme vivant toujours sous sa direction ; c'étoit plus que de vivre à son voisinage. Enfin l'idée d'un grand voyage flattoit ma manie ambulante, qui commençoit à se déclarer; il me paroissoit beau de passer les monts à mon âge, de faire pour ainsi dire le petit Annibal, et de m'élever au-dessus de mes camarades de toute la hauteur des Alpes. Voir du pays est un appât auquel un Genevois ^ ne résiste guère. Je donnai donc mon consentement. Mon manant devant partir dans deux jours avec sa femme, je leur fus confié et recommandé ; ma bourse leur fut remise, renforcée par les soins de Mad^ de Warens, qui, de plus, me donna secrètement un petit pécule, auquel elle joignit d'amples instructions, et nous partîmes le Mercredi Saint^.

Le lendemain de mon départ d'Annecy, mon père y arriva courant à ma piste, avec un M. Rival, son ami, Horloger comme lui, homme d'esprit, bel esprit même, qui faisoit des vers mieux que La Motte et parloit presque aussi bien que lui, au surplus parfaitement honnête homme, mais dont la littérature déplacée n'aboutit qu'à faire un de ses fils comédien.

[8i] Ces Messieurs virent Mad^ de Warens et se con-

1 Ms. : Génevois. — Les deux graphies « Génevois » et « Genevois » se rencontrent p. 124 du ms.

- 24 mars.

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