LIVRE II
tentèrent de pleurer mon sort avec elle, au lieu de me suivre et de m'atteindre, comme ils l'auroient pu facilement, étant à cheval et moi à pied. La même chose étoit arrivée à mon oncle Bernard : il étoit venu à Confignon, et de là, sachant que j'étois à Annecy, au lieu d'y venir, il s'en retourna à Genève. Il sembloit que mes proches conspirassent avec mon étoile pour me livrer au destin qui m'attendoit. Mon frère s'étoit perdu, quelques années auparavant, par une semblable négligence, et si bien perdu qu'on n'a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-là.
Mon père n'étoit pas seulement un homme d'honneur, c'étoit un homme d'une probité sûre, et il avoit une de ces ames fortes qui font les grandes vertus. De plus, il étoit bon père, surtout pour moi qui lui représentois 'une épouse chérie. Il m'aimoit très-tendrement, mais il aimoit aussi le plaisir, et d'autres goûts avoient un peu attiédi l'affection paternelle, depuis que je vivois loin de lui. Il s'étoit remarié ^ à Nion, et, quoique sa femme ne fût plus en âge de me donner des frères, elle avoit des parens; cela faisoit une autre famille, d'autres besoins, un nouveau ménage, qui ne rappeloit plus mon souvenir. Mon père vieillissoit insensiblement et n'avoit aucun bien pour soutenir sa vieillesse. Nous avions, mon frère et moi, quelque bien de ma mère, dont le revenu devoit appartenir à mon père durant notre éloignement.
Cette idée ne se présentoit pas ainsi à mon père et
1 la plus chérie des femmes.
2 Le 5 mars 1726. — Jean-Jacques demeurait alors chez Abel Du Commun, et on peut supposer qu'il obtint la permission d'assister au mariage de son père, célébré à Prangins. C'est aussi pendant cet apprentissage que son maître se maria (17 novembre 1726).
LES CONFESSIONS
ne Tempêchoit pas de faire son devoir; mais elle agissoit sans qu'il s'en aperçut lui-même, et ralentissoit quelquefois son zèle, qu'il eût poussé plus loin sans cela. Voilà, je crois^ pourquoi venu d'abord vivement jusqu'à Annecy sur mes traces, il ne me suivit pas pourtant jusqu'à Ghambéri, où il étoit moralement sûr de m'atteindre. Voilà encore pourquoi, l'étant allé voir un grand nombre de fois depuis ma fuite, je reçus toujours de lui des caresses de père, sans éprouver de grands efforts pour me retenir.
Cette conduite d'un père dont j'ai si bien connu la tendresse [82] et la vertu m'a souvent fait faire des réflexions sur moi-même, qui n'ont pas peu contribué à me maintenir le cœur sain. J'en ai tiré cette grande maxime de morale, la seule peut-être utile dans la pratique, d'éviter les situations qui mettent nos devoirs en opposition avec nos intérêts et qui nous montrent notre bien dans le mal d'autrui ; sûr que, dans de telles situations, quelque sincère amour du bien qu'on y porte, on foiblit tôt ou tard sans s'en apercevoir, et l'on devient injuste et méchant dans le fait, sans avoir cessé d'être juste et bon dans l'ame.
Cette maxime, fortement imprimée au fond de mon cœur et mise en pratique, quoiqu'un peu tard, dans ma conduite, est une de celles qui m'ont donné l'air le plus bizarre et le plus fou dans le public et parmi mes connoissances. On m'a imputé de vouloir être original et faire autrement que les autres : en vérité, je ne songeois, le plus souvent, à faire ni comme les autres ni autrement que les autres. Je désirois sincèrement de faire ce qui étoit bien. Je me dérobois de toute ma force à des situations qui me donnassent un intérêt contraire à