LIVRE II
celui d'un autre homme, et par conséquent un désir secret de nuire à cet homme-là.
Il y a deux ans que Milord Maréchal me voulut mettre dans son testament. Je m'y opposai de toute ma force. Je lui marquai que je ne voudrois pour rien au monde me savoir dans le testament de qui que ce fût, et beaucoup moins dans le sien ^ Il se rendit. Maintenant il veut me faire une pension viagère ^, et je ne m'y oppose point. On dira que je trouve mon compte à ce changement. Cela peut être : il n'importe. Mais, ô mon bienfaiteur et mon père, si j'ai le malheur de vous survivre, je sais qu'en vous perdant j'ai tout à perdre, et que je n'ai rien à gagner.
C'est là, selon moi, la bonne philosophie, la seule vraiment assortie au cœur humain. Je me pénètre chaque jour davantage de sa profonde vérité, et je l'ai retournée de différentes manières dans mes derniers écrits, mais le public est trop frivole pour l'y avoir su remarquer. Si je survis assez à cette entreprise consommée pour en achever une autre, je me propose de donner dans la suite de l'Emile un exemple si charmant de cette même ^ maxime que mon lecteur soit [83] forcé d'y faire attention. Mais c'est assez de réflexions pour un voyageur: il est temps de reprendre ma route.
Je la fis plus agréablement que je n'aurois dû m'y attendre, et mon manant fut moins bourru qu'il n'en avoit l'air. C'étoit un homme entre deux âges, portant en queue ses cheveux noirs grisonnans, l'air grenadier,
1 Œuvres, t. XI, p. 127 ; lettre du 3i mars 1764.
2 G. Streckeisen, J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis, t. II, p. 99, 126, i3o, i33, i34, 144; lettres de 1764-1766.
3 vérité.
LES CONFESSIONS
la voix forte^ assez gai, marchant bien, mangeant mieux^ et qui faisoit toutes sortes de métiers, faute d'en savoir aucun. Il avoit proposé, je crois, d'établir à Annecy je ne sais quelle manufacture ; Mad® de Warens n'avoit pas manqué de donner dans le projet, et c'étoit pour tâcher de le faire agréer au Ministre qu'il faisoit, aux frais d'autrui, le voyage de Turin. Notre homme avoit le talent d'intriguer en se fourrant toujours avec les Prêtres, et faisant l'empressé pour les servir. Il avoit pris, pour leur plaire, un certain jargon dévot dont il usoit sans cesse, se piquant surtout d'être un grand prédicateur. Il savoit même un passage latin de la Bible, et c'étoit comme s'il en avoit su mille, parce qu'il le répétoit mille fois le jour. Du reste, ne manquant guères d'argent, quand il en savoit dans la bourse des autres, plus adroit pourtant que fripon, et qui, débitant d'un ton de racoleur ses capucinades, ressembloit à l'Ermite Pierre prêchant la croisade le sabre au côté.
Pour Madame Sabran, son épouse, c'étoit une assez bonne femme, plus tranquille le jour que la nuit. Comme je couchois toujours dans leur chambre, ses bruyantes insomnies m'éveilloient souvent et m'auroient éveillé bien davantage, si j'en avois compris le sujet. Mais je ne m'en doutois pas même, et, avec assez d'esprit, j'étois sur ce chapitre d'une bêtise qui a laissé à la seule nature tout le soin de mon instruction.
Je m'acheminois gaiement avec mon dévot guide et sa sémillante compagne. Nul accident ne troubla notre voyage ; j'étois dans la plus heureuse situation de corps et d'esprit où j'aye été de mes jours. Jeune, vigoureux, plein de santé, de ^sécurité, de confiance en moi et aux
' gaieté.