‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 43 sur 125 · LIVRE II 8l · texte numérisé non relu

LIVRE II 8l

autres, j'étois dans ces 'précieux momens de la vie où sa plénitude expansive étend, pour ainsi dire, notre être par toutes nos sensations, et [embellit toute la nature du charme de notre existence. Ma douce inquiétude avoit un objet qui la [84] rendoit plus agréable, en fixant mon imagination. Je me regardois comme l'ouvrage, la créature, l'ami, presque l'amant de Mad^ de Warens. Les choses obligeantes qu'elle m^'avoit dites, les aimables caresses qu'elle m'avoit faites, l'intérêt si tendre qu'elle avoit paru prendre à moi, ses regards charmans, qui me sembloient pleins d'amour parce qu'ils m'en inspiroient, tout cela nourrissoitmes idées durant la marche et me faisoit rêver très-voluptueusement. Nulle crainte, nul doute sur mon sort ne troubloit ^ces rêveries. M'envoyer à Turin, c'étoit, selon moi, s'engager à m'y faire vivre, à m'y placer convenablement : je n'avois plus de souci sur moi-même ; d'autres s'étoient chargés de ce soin. Ainsi je marchois légèrement, allégé de ce poids ; les jeunes désirs, l'espoir, les projets enchanteurs remplissoient mon ame ; tous les objets que je voyois me sembloient être les garants de ma félicité future. Dans les maisons, j'imaginois des festins rustiques ; dans les prés, de folâtres jeux; le long des eaux, des promenades, des bains, la pêche ; sur les arbres, des fruits délicieux; sous leurs ombrages, des stations sensuelles à ma manière; sur les montagnes, le lait, la crème, la simplicité, la paix, une oisiveté charmante. Enfin rien ne frappoit mes yeux sans porter à mon cœur une image du plaisir. La grandeur, la variété, la beauté réelle du spectacle rendoi[enjt ce plaisir digne de

1 doux momens.

2 mes.

LES CONFESSIONS

la raison. Joignez à cela des ^haltes fréquentes et bonnes, l'appétit le plus dévorant et de quoi le contenter, car en vérité ce n'étoit pas la peine de m'en faire faute, et sur le dîner de M. Sabran le mien ne paroissoit pas.

Je ne me souviens pas d'avoir eu, dans tout le cours de ma vie, d'existence plus purement agréable, sans le moindre mélange d'aucune peine, que durant les sept ou huit jours ^ que nous mîmes à ce voyage, ^dont le pas de Mad^ Sabran, sur lequel il falloit régler le nôtre, ne fit qu'une promenade continuelle. Ce souvenir m'a laissé le goût le plus vif pour tout ce qui s'y rapporte, surtout pour les montagnes et pour les voyages pédestres. Je n'ai voyagé à pied que dans mes beaux jours, et toujours avec délices ; mais bientôt les devoirs, les affaires, un bagage à porter m'ont forcé de faire le Monsieur et de prendre des voitures; les soucis, la gêne, les embarras y sont montés avec moi, et dès-lors je n'ai plus senti dans mes voyages que le besoin d'arriver, au lieu qu'auparavant je ne sentois que le plaisir d'aller. J'ai cherché long-temps à Paris deux camarades du même goût que moi, qui voulussent consacrer chacun cinquante louis de sa bourse et un an de son temps à faire [85] ensemble à pied le tour de l'Italie, sans autre équipage qu'un garçon qui portât avec nous un sac de nuit. Beaucoup de gens se sont présentés, enchantés de ce projet en apparence, mais au fond le prenant tous pour un pur Château en Espagne, dont on cause en conversation sans songer à l'exécuter réellement. Je me souviens que, parlant avec passion de ce projet avec Diderot

1 stations.

2 Vingt jours (24 mars- 12 avril),

3 car le pas n'en fit.

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