LIVRE II
et Grimm, je leur en donnai enfin la fantaisie. Je crus une fois l'affaire faite; mais le tout se réduisit à vouloir faire un voyage par écrit, dans lequel Grimm ne trouvoit rien de si plaisant que de faire faire à Diderot beaucoup d'impiétés, et de me faire fourrer à l'Inquisition à sa place ^
Mon regret d'arriver si vite à Turin fut tempéré par le plaisir de voir une grande Ville et par l'espoir d'y faire bientôt une figure digne de moi: car déjà les fumées de l'ambition me montoient à la tête, déjà je me regardois comme infiniment au-dessus de mon ancien état d'apprenti; j'étois bien éloigné de prévoir que dans peu j'allois être fort au-dessous.
Avant que d'aller plus loin, je dois au lecteur mon excuse ou ma justification, tant sur les menus détails où je viens d'entrer que sur ceux où j'entrerai dans la suite, et qui n'ont rien d'intéressant à ses yeux. Dans l'entreprise que j'ai faite de me montrer tout entier au public, il faut que rien de moi ne lui reste obscur ou caché. Il faut que je me tienne incessamment sous ses yeux, qu'il me suive dans mes retraites les plus secrètes, dans tous les égaremens de mon cœur, dans toutes les misères de ma vie, qu'il ne me perde pas de vue un seul instant, de peur que, trouvant dans mon récit la moindre lacune, le moindre vide, et se demandant à lui-même : qu'a-t-il fait durant ce temps-là ? il ne m'ac-
1 Dans l'article déjà cité {Correspond, littér.^ juillet 1782), Meister a donné, de ce « voyage par écrit, » une version différente, qui serait, dit-il, « la seule véritable, » et qui doit provenir de Grimm ou de Diderot. Il affirme avoir fait des recherches «pour la rétablir dans toute son intégrité.»— Cf. D.-J. Garât, Mémoires histor. sur la vie de M. Suard, sur ses écrits et sur le XVIII' siècle, 1820, t. II, p. 14-15 ; — Musset- Pathay, Hist. de la vie et des ouvr. de J.-J. Rousseau, 1821, t. II, p. 548.
LES CONFESSIONS
cuse de n'avoir pas voulu tout dire. J'offre assez de prise à la malignité des hommes par mes récits, sans lui en donner encore par mon silence.
Outre l'argent destiné pour notre voyage et dont je ne vis jamais rien, mon petit pécule étoit parti. J'avois jasé, et mes conducteurs surent tirer parti de mon indiscrétion. Mad^ Sabran trouva le secret de m'arracher jusqu'à un ruban rose, glacé d'argent, que Mad^ de Warens m'avoit donné pour ma petite épée, et que je regrettai plus que tout le reste ; l'épée même resta dans leurs mains*; ils m'avoient fidellement défrayé dans la route, mais ils ne me laissèrent rien en arrivant. J'arrive à Turin sans argent, sans habits, sans linge, et laissant très-exactement à mon seul mérite tout l'honneur de la fortune que j'allois faire.
[86] J'avois des lettres, je les portai, et tout de suite je fus mené à l'hospice des catéchumènes, où j'étois attendu, pour y être instruit dans la religion pour laquelle ou me vendoit ma subsistance. En entrant, je vis une grosse porte à barreaux de fer, qui, dès que je fus entré, fut fermée à triple tour sur mes talons. Ce début ^ me parut plus imposant qu'agréable et commençoit à me donner à penser, quand on me fit entrer dans une assez grande pièce. J'y vis pour tout meuble un Autel de bois surmonté d'un grand crucifix, au fond de la chambre, et autour, ^cinq ou six chaises aussi de
1 Cf. ci-dessus p. 6o. — La seconde rédaction (ms. Moultou) dit le contraire : «l'épée même eût resté dans leurs mains, si je m'étois moins obstiné.» Et à la fin du livre I: «.... une petite épée, dont j'étois fort épris, et que j'ai portée jusqu'à Turin, où le besoin m'en fit défaire, et où je me la passai, comme on dit, au travers du corps. » {Œuvres, t. VIII, p. 41, 29).
2 inattendu.
î quatre ou cinq.