‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 45 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

bois, qui paroissoient avoir été cirées, mais qui seulement étoient luisantes à force de s'en servir et de les frotter. Dans cette salle ^'assemblée étoient quatre ou cinq affreux bandits, mes camarades d'instruction, et qui sembloient plustôt des Archers du Diable que des aspirans à se faire enfans de Dieu. Deux de ces coquins étoient des Esclavons, qui se disoient Juifs et Maures, et qui, comme ils me l'avouèrent, passoient leur vie à courir l'Espagne et l'Italie, embrassant le Christianisme et se faisant baptiser par tout où le produit en valoit la peine. On ouvrit une autre porte de fer qui coupoit en deux un grand balcon régnant sur la cour. Par cette porte entrèrent nos sœurs les catéchumènes, ^ lesquelles s'alloient régénérer comme moi, non par le baptême, mais par une solennelle abjuration. C'étoient bien les plus grandes salopes et les plus vilaines coureuses qui jamais ayent empuanti le bercail du Seigneur. Une seule me parut jolie et assez intéressante. Elle étoit à peu près de mon âge, peut-être un ou deux ans de plus. Elle avoit des yeux fripons qui rencontroient quelquefois les miens; cela m'inspira quelque désir de faire connoissance avec elle ; mais, pendant près de deux mois qu'elle demeura encore dans cette maison, où elle étoit depuis trois, il me fut absolument impossible de l'accoster, tant elle étoit recommandée à notre vieille Geôlière et obsédée par le saint Missionnaire, qui travailloit à sa conversion avec plus d'assiduité que de succès. Il falloit qu'elle fût extrêmement stupide, quoiqu'elle n'en eût point du tout l'air, car jamais instruction ne fut plus longue. Le saint homme ne la trouvoit

1 d'instruction,

2 qui, comme moi, s'alloient régénérer.

LES CONFESSIONS

toujours point assez en état ; mais elle s'ennuya de la clôture et dit qu'elle vouloit sortir, chrétienne ou non. Il fallut la prendre au mot tandis qu'elle consentoit à l'être, de peur qu'elle ne se mutinât et qu'elle ne le voulût plus.

[87] La petite Communauté fut assemblée en l'honneur du nouveau venu. On nous fit une courte exhortation : à moi, pour ^m'engager à répondre à la grâce que Dieu me faisoit, à mes camarades, pour les inviter à m'accorder leurs prières et à m'édifier par leurs exemples ; après quoi, nos Vierges étant rentrées dans leur clôture, j'eus le temps de m'étonner à mon aise de me voir dans une pareille maison.

Le lendemain matin, on nous assembla de nouveau pour l'instruction, et ce fut alors que je commençai à réfléchir pour la première fois sur le pas que j'allois faire et sur les démarches qui m'y avoient entraîné.

J'ai dit, je répète, et je répéterai peut-être encore une chose dont je suis tous les jours plus pénétré : c'est que si jamais enfant reçut une éducation raisonnable et saine, ce fut moi. Né dans une famille que ses mœurs distinguoient du peuple, je n'avois eu que des leçons de sagesse et des exeniples d'honneur de tous mes parens. Mon père, quoique homme de plaisir, avoit nonseulement une probité sûre, mais beaucoup de religion; galant homme dans le monde et chrétien dans l'intérieur, il m'avoit de bonne heure inspiré les sentimens dont il étoit pénétré. De mes trois tantes, toutes sages et vertueuses, les deux aînées étoient dévotes, et la troisième, fille pleine d'esprit et de sens, l'étoit peut-

1 m'cxhorter.

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