‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 46 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

être plus qu'elles, ^inais avec moins d'affectation. Du sein de cette estimable famille^ je passai chez M. Lambercier, qui, quoique homme d'Église et prédicateur, faisoit presque aussi bien qu'il disoit. Sa sœur et lui cultivèrent, par des instructions judicieuses, les principes de piété qu'ils trouvoient dans mon cœur. Ces dignes gens employèrent pour cela des moyens si vrais, si discrets, si raisonnables, que, loin de m'ennuyer au sermon, je n'en sortois jamais sans être intérieurement touché et sans faire des résolutions de bien vivre, auxquelles je manquois rarement en y pensant. Chez ma tante Bernard, la dévotion m'ennuyoit un peu plus, parce qu'elle en faisoit une affaire de formule et de gêne ; mais mes sentimens ne changèrent point. Chez mon maître, je n'y pensois plus guères, sans pourtant penser différemment ; je ne trouvai point de jeunes gens qui me corrompissent ; je devins polisson, mais non libertin.

J'avois donc, de la religion, tout ce qu'un enfant de mon âge en pouvoit avoir. J'en avois même davantage, car pourquoi dissimuler ma pensée ? Mon enfance ne fut point d'un enfant. Je sentis, je pensai toujours comme un homme. En grandissant, je suis rentré dans [88] la classe ordinaire, mais, en naissant, j'en étois sorti. L'on rira de me voir me donner pour un prodige : mais, quand on aura bien ri, qu'on cherche un petit enfant que les romans intéressent, attachent, transportent, au point d'en pleurer à six ans à chaudes larmes. Alors je sentirai ma vanité ridicule et je conviendrai que j'ai tort.

^ quoiqu'a.\cc.

LES CONFESSIONS

Ainsi, quand j'ai dit qu'il ne falloit point parler de religion aux enfans si l'on vouloit ^ qu'un jour ils en eussent une, et qu'ils étoient incapables de connoître Dieu, même à notre manière, j'ai tiré mon sentiment de mes observations et non de ma propre expérience : je savois trop qu'elle ne concluoit rien pour les autres. Trouvez des Jean Jaques Rousseau à six ans et parlez-leur de Dieu à sept, je vous répons que vous ne courez aucun risque.

On sent, je crois, qu'avoir de la religion, pour un enfant et même pour un homme, c'est suivre celle où il est né. Quelquefois on en ôte, jamais on n'y ajoute, ou cette addition, si on la fait^ n'est que pour les autres; la vanité seule ou l'intérêt est ce qui la dicte ; elle ne pénètre point en dedans. La foi dogmatique n'est qu'un fruit de l'éducation. Outre ce principe commun, qui m'attachoit au culte de mes pères, j'avois l'aversion particulière à notre Ville pour le Catholicisme, qu'on nous donnoit pour une alfreuse idolâtrie et dont on nous peignoit les ministres sous les plus noires couleurs. Ce sentiment alloit si loin chez moi qu'au commencement je n'entrevoyois jamais le dedans d'une Eglise^ je n'apercevois jamais un Prêtre en surplis, je n'entendois jamais la sonnette d'une procession, sans un frémissement de terreur, qui me quitta bientôt dans les Villes, mais qui m'a souvent repris dans les paroisses de campagne, plus semblables à celles où je l'avois d'abord senti. Il est vrai que cet effroi étoit singulièrement tempéré par le souvenir des caresses que les Curés des environs de Genève font volontiers aux jeunes enfans de

1 qu'ils.

Page 1