‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 47 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

la Ville ; ce n'étoit qu'à l'Église qu'ils me faisoient peur : j'aimois fort à les voir au Presbytère. En même temps que la sonnette des processions m'épouvantoit, la cloche de la messe ou de Vêpres me rappeloit un déjeûner, un goûter, du beurre frais, du fruit, du laitage, et le bon dîné de M. de Pontverre avoit produit encore un grand effet. Ainsi je m'étois aisément étourdi sur tout cela, et n'envisageant le papisme que par ses liaisons avec le bien-être et la gourmandise, je m'étois familiarisé sans peine avec l'idée d'y vivre. Mais celle d'y entrer solennellement ne s'étoit jamais présentée à moi qu'en fuyant et dans un avenir [89] éloigné, qui m'en déguisoit l'horreur. En ce moment il n'y eut plus moyen de prendre le change : je vis avec effroi l'espèce d'engagement que j'avois pris et la démarche presque inévitable où il m'alloit entraîner. Les futurs Néophytes que j'avois autour de moi n'étoient pas propres à la relever dans mon estime, et je ne pus me dissimuler que la sainte œuvre que j'allois faire n'étoit au fond qu'une action de bandit. Tout jeune encore, je sentis que, quelque religion qui fût la véritable, j'allois vendre la mienne, et que, quand même je choisirois mieux, j'allois au fond de mon cœur mentir à Dieu et mériter le mépris des hommes. Plus j'y pensois, plus je m'indignois contre moi-même, et je gémissois du sort qui m'avoit conduit là, comme si ce sort n'eût pas été mon ouvrage. Il y eut des momens où ces réflexions devinrent si fortes que, si j'avois un instant trouvé la porte ouverte, je me serois évadé ; mais il ne me fut pas possible, et cette résolution non plus ne tint jamais fortement.

Trop de désirs secrets la combattoient pour lui lais-

go

LES CONFESSIONS

ser une certaine consistance. D'ailleurs l'obstination du dessein formé de ne ^ point retourner à Genève, la honte, la difficulté même de repasser les monts, l'embarras de me voir loin de mon pays sans appuis, sans ressources, tout cela concouroit à me faire regarder les terreurs de ma conscience comme un repentir trop tardif. J'affectois de me reprocher ce que j'avois fait^ pour excuser ce que j'allois faire : en aggravant les torts du passé, j'en regardois l'avenir comme une suite inévitable. Je ne me disois pas : Rien n'est fait encore et tu peux être innocent, si tu veux ; mais je me disois : Gémis du crime dont tu t'es rendu coupable et que tu t'es mis dans la nécessité d'achever.

En effet, quelle rare force d'ame ne m'eût point été nécessaire à mon âge pour révoquer tout ce que jusque-là j'avois paru promettre, pour rompre les liens que je m'étois donnés, pour déclarer ouvertement et avec intrépidité que je voulois rester dans la religion de mes pères, au risque de tout ce qui en pourroit arriver ! Cette vigueur n'étoit pas de mon âge, et il est peu probable qu'elle eût eu un heureux succès. Les choses étoient trop avancées pour qu'on voulût en avoir le démenti; et plus ma résistance eût été grande, plus, de manière ou d'autre, on se fût fait une loi de la surmonter.

Le sophisme qui me séduisit est celui de la pluspart des hommes, qui se plaignent de manquer de forces, quand il est déjà trop tard pour en user. La vertu ne nous coûte que par notre faute, et, si nous voulions être toujours sages, nous aurions rarement besoin d'être vertueux. Mais [90] des penchans faciles à surmonter

pas.

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