LIVRE II
ma tâche, je me mis à lui répondre avec assurance et à le bourrer par-ci par-là du mieux que je ^sus. Il croyoit m'assommer avec saint Augustin, saint Grégoire et les autres Pères, et il trouvoit avec une surprise incroyable que je les lui renvoyois tout aussi durement. Ce n'étoit pas que je les eusse jamais lus, mais j'en avois retenu beaucoup de passages, tirés de mon Le Sueur, et si tôt qu'il m'en citoit un, sans disputer sur sa citation, je lui décochois aussitôt la mienne, qui quelquefois Tembarrassoit beaucoup. Il l'emportoit pourtant à la fin par deux raisons. L'une, qu'il étoit le plus fort et que me sentant, pour ainsi dire, à sa merci, je jugeois très-bien, quelque jeune que je fusse, qu'il ne falloit pas le pousser à bout. L'autre raison étoit qu'il avoit de l'étude et que je n'en avois point. Cela faisoit qu'il mettoit dans sa manière d'argumenter une méthode que je ne pouvois pas suivre, et que, si tôt qu'il se sentoit pressé d'une objection imprévue, il la remettoit à une autre séance, disant que je sortois du sujet présent. Il rejetoit même quelquefois toutes mes citations, soutenant qu'elles étoient fausses, et s'offroit de m'aller chercher le livre, me défiant de les y trouver. Il sentoit qu'il ne risquoit pas grand'chose, et qu'avec toute mon érudition d'emprunt, j'étois trop peu exercé à manier des livres, trop peu latiniste pour trouver un passage dans un gros 2 volume, quand même je serois sûr qu'il y est. Je le soupçonne même d'avoir usé quelquefois de la ruse dont il accusoit nos Ministres, et d'avoir fabriqué des passages pour se tirer d'une objection [92] qui Tincommodoit.
* pus.
- livre.
LES CONFESSIONS
Tandis que duroient ces petites ergoteries et que les jours se passoient à disputer, à marmotter des prières et à faire le vaurien, il m'arriva une petite vilaine aventure, assez dégoûtante et qui faillit même à finir fort mal pour moi.
Il n'y a point d'ame si vile et de cœur si barbare qui ne soit susceptible de quelque sorte d'attachement. L'un de ces deux bandits qui se disoient Maures me prit en affection. Il m'accostoit volontiers, causoit avec moi dans son baragouin franc, me rendoit de petits services, me faisoit part de sa portion de vin à table, et me donnoit de fréquens baisers, avec une ardeur qui m'étoit fort incommode, mais qui me touchoit beaucoup. Quelque frayeur que j'eusse naturellement de ce visage de pain d'épice, balafré d'une longue cicatrice, et de ce regard allumé, qui sembloit plustôt furieux que tendre, j'endurois ces baisers en me disant en moimême : Le pauvre homme a conçu pour moi une amitié bien vive, j'aurois tort de le rebuter. Il passoit par degrés à des manières plus familières, et me tenoit des propos si étranges que je croyois quelquefois que la tête lui avoit tourné. Un soir il voulut venir coucher avec moi: je m'y opposai, parce que mon lit étoit trop petit; il me pressa de venir dans le sien: je le refusai encore, car ce misérable étoit si mal-propre et puoit si fort le tabac qu'il mâchoit, qu'il me faisoit mal au cœur.
Le lendemain, d'assez bon matin, nous étions tous deux seuls dans la salle d'assemblée : il recommença ses caresses, mais avec des mouvemens si violens qu'il en étoit effrayant. Enfin il voulut passer par degrés aux privautés les plus mal-propres et me forcer, en dispo-