LIVRE II
sant de ma main, à l'imiter. Je me dégageai impétueusement, en faisant un saut en arrière, et, sans ^montrer ni indignation ni colère, car je n'avois pas la moindre idée de ce dont il s'agissoit, je marquai ma surprise et mon dégoût avec tant d'énergie qu'il me laissa là; mais tandis qu'il achevoit de se démener, sans respect de l'Autel et du crucifix qui étoient devant lui, je vis partir vers la cheminée et tomber à terre je ne sais quoi de gluant et de blanchâtre qui me fit soulever le cœur. Je m'élançai sur le balcon, tout prêt à me trouver mal, et plus ému, plus troublé, plus effrayé même que je ne l'avois été de ma vie.
[93] Je ne pouvois comprendre ce qu'avoit ce malheureux. Je le crus attaqué d'épilepsie ou de quelque frénésie encore plus terrible, et véritablement je ne sache rien de plus hideux à imaginer que cet obscène et sale maintien, et ce visage affreux, enflammé de la plus brutale concupiscence. Je. n'ai jamais vu d'autre homme dans cet état; mais, si nous sommes ainsi dans nos transports près des femmes, il faut qu'elles ayent les yeux bien fascinés pour ne pas nous prendre en horreur.
Je n'eus rien de plus pressé que d'aller conter à tout le monde ce qui venoit de m'arriver. Notre vieille Intendante me dit de me taire, mais je vis que ce récit l'avoit fort affectée, et je l'entendois grommeler entre ses dents : Can maledet, brutta bestia. Gomme je ne comprenois pas pourquoi je devois me taire, j'allai toujours mon train, et je bavardai tant que le lendemain un des Administrateurs de l'hospice vint de bon matin
marquer.
m'adresser une assez vive mercuriale, m'accusant de faire beaucoup de bruit pour peu de mal et de compromettre l'honneur d'une maison sainte.
Il prolongea sa censure en m'expliquant beaucoup de choses que j'ignorois, mais qu'il ne croyoit pas m'apprendre, persuadé que je m'étois défendu sachant bien ce qu'on me vouloit, ^et n'y voulant pas consentir. Il me dit gravement que c'étoit une œuvre que Dieu défendoit aussi bien que la paillardise, mais dont au reste l'intention n'étoit pas plus offensante pour la personne qui en étoit l'objet, et qu'il n'y avoit pas de quoi s'irriter si fort pour avoir été trouvé aimable. Il ^ajouta sans détour que lui-même, dans sa jeunesse, avoit eu le même honneur, et qu'ayant été surpris n'étant guère en état de ^se défendre, il n'avoit rien trouvé là de si cruel. Il poussa rimpudence jusqu'à se servir des propres termes, et s'imaginant que la seule cause de ma résistance étoit la crainte de la douleur, il m'assura que cette crainte étoit vaine et qu'il ne falloit pas s'alarmer de rien.
J'écoutois cet infâme avec un étonnement d'autant plus grand qu'il ne parloit point pour lui-même : il sembloit ne m'instruire que pour mon bien. Son discours lui paroissoit si simple qu'il n'avoit [94] pas même cherché le secret du tête à tête, et nous avions en tiers un Ecclésiastique que tout cela n'effarouchoit pas plus que lui. Cet air naturel m'en imposa tellement que j'en vins à croire que c'étoit sans doute un usage admis dans le monde, et dont je n'avois pas eu plustôt occa-
* mais n'y-
2 me dit sans détour.
» faire résistance, il.