‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 52 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

sion d'être instruit. Cela fit que je l'écoutai sans indignation, mais non sans le plus mortel dégoût. L'image de ce qui m'étoit arrivé, et surtout de ce que j'avois vu, restoit si fortement imprimée dans ma mémoire qu'en y pensant mon cœur se soulevoit encore. Sans que j'en susse davantage, l'aversion de la chose s'étendit à l'Apologiste, et je ne pus me déguiser assez pour qu'il ne s'aperçût pas du mauvais effet de ses leçons. Il me lança un regard peu caressant, et depuis ce temps il n'épargna rien pour me rendre le séjour de l'hospice désagréable : il y parvint à tel point que, n'apercevant pour en sortir aisément qu'une seule voie, je m'empressai de la prendre, autant que je m'étois appliqué jusqu'alors à l'éloigner.

Cette aventure me mit pour toujours à couvert des entreprises des Chevaliers de la manchette, et la vue des gens qui passoient pour en être, me rappelant l'air et les gestes de mon effroyable Maure, m'a toujours inspiré une horreur que j'avois peine à cacher. Au contraire les femmes gagnèrent beaucoup dans mon esprit à cette comparaison. Les idées qu'elle me fit naître changèrent en désir et en charme le dégoût que j'avois eu jusqu'alors pour leur jouissance. Il me sembloit que je leur devois en tendresse de sentimens, en hommages de ma personne, la réparation des offenses de mon sexe, et la plus laide guenon devenoit pour moi un objet adorable, par le souvenir de ce vilain ^ Africain.

Pour lui, je ne sais^ ce qu'on put lui dire. Il ne me parut pas qu'excepté la Dame Lorenza personne le vît

1 peu agréable.

' faux. Schin^.

^' pas.

LES CONFESSIONS

de plus mauvais œil qu'auparavant. Cependant il ne m'accosta ni ne me parla plus. Huit jours après, il fut baptisé en grande cérémonie, habillé de blanc de la tête aux pieds pour représenter la candeur de son ame régénérée. Le lendemain il sortit de l'hospice, et je ne l'ai jamais revu.

Mon tour vint un mois après lui, car il fallut tout ce temps-là pour donner à mes Directeurs l'honneur d'une conversion difficile, et l'on me fit passer en revue tous les dogmes pour triompher [gb] authentiquement de ma nouvelle docilité.

Enfin, suffisamment instruit et suffisamment disposé au gré de mes maîtres, je fus mené processionnellement à l'Église Métropolitaine de S* Jean pour y faire une abjuration solennelle*, et recevoir les cérémonies du baptême^, quoiqu'on ne me rebaptisât pas réellement. J'étois revêtu d'une certaine robe grise, avec des brandebourgs blancs, destinée à ces sortes d'occasions. Deux hommes portoient, devant et derrière moi, des bassins de cuivre sur lesquels on frappoit avec une clef, et où chacun mettoit son aumône, au gré de sa dévotion ou de l'intérêt qu'il prenoit au nouveau Néophyte. Enfin rien du faste catholique ne fut omis pour rendre la solennité plus édifiante pour le public et plus humiliante pour moi. Il n'y eut que l'habit blanc, qui m'eût été fort utile et qu'on ne me donna pas comme au Maure, attendu que je n'avois pas l'honneur d'être Juif.

Ce ne fut pas tout. Il fallut ensuite aller à l'Inquisition recevoir de l'Inquisiteur l'absolution du crime d'hérésie, et rentrer dans l'Eglise avec la même céré-

1 2 1 août.

- 23 août.

Page 1