LIVRE II
monie à laquelle Henri IV se soumit autrefois par son Ambassadeur. L'air et les manières de ce Moine n'étoient pas fort propres à dissiper la terreur funeste qui m'avoit saisi en entrant dans cette maison. Après plusieurs questions sur ma foi, sur mon état, sur ma famille, il me demanda brusquement si ma mère étoit damnée. L'effroi me fit réprimer le premier mouvement de mon indignation, et je me contentai de répondre que je voulois espérer qu'elle ne l'étoit pas, et que Dieu avoit pu Téclairer à sa dernière heure. Le Moine ne répliqua rien, mais je l'entendis grommeler je ne sais quoi entre ses dents, d'un air fort peu satisfait.
Toutes les cérémonies achevées, au moment où je pensois être enfin placé selon mes espérances, on me mit à la porte avec vingt francs de petite monnoie qu'avoit produit[s] ma quête ; on me recommanda de vivre en bon Chrétien, d'être fidelle à la grâce ; on me souhaita bonne fortune, on ferma sur moi la porte, et tout disparut.
Ainsi s'éclipsèrent en un instant mes espérances, et il ne me resta de la démarche intéressée que je venois de faire que le souvenir [96] d'avoir été apostat et dupe tout à la fois. Il est aisé d'imaginer quelle brusque révolution dut se faire dans mes idées, lorsque de mes brillans projets de fortune je me vis tombé dans la plus complète misère, et qu'après avoir délibéré le matin sur le choix du palais que j'habiterois, je fus réduit le soir à coucher dans la rue. On croira que je commençai par me livrer à un désespoir d'autant plus cruel que le regret de mes fautes devoit l'irriter en me reprochant que mon malheur étoit mon ouvrage. Rien de tout cela. Je venois pour la première fois de ma vie d'être enfermé
LES CONFESSIONS
pendant ^ près de trois mois 2. Le premier sentiment que je goûtai fut celui de la liberté que j'avois recouvrée. Après un long esclavage, redevenu maître de moi-même et de mes actions, je me voyois au milieu d'une grande Ville, abondante en ressources, pleine de gens de condition, dont mes talens et mon mérite ne pouvoient manquer de me faire accueillir, si tôt que j'en serois connu. J'avois de plus tout le temps d'attendre, de chercher les occasions, et les vingt francs que j'avois dans ma poche me sembloient un trésor qui ne devoit jamais s'épuiser : j'en pouvois disposer à mon gré sans rendre compte à personne; c'étoit la première fois que je m'étois vu si riche. Loin de me livrer au découragement et à la douleur, je ne fis que changer d'espérances, et mon amour propre n'y perdit rien. Jamais je ne me sentis tant de confiance et de sécurité; je croyois déjà ma fortune faite et je trouvois ^grand de n'en avoir l'obligation qu'à moi seul.
La première chose que je fis fut de me livrer à ma curiosité, en parcourant toute la Ville, quand ce n'eût été que pour m'assurer qu'il étoit bien vrai que j'étois ^ libre. J'allai voir monter la garde : les instrumens militaires me plaisoient beaucoup. Je suivis des proces- « sions : j'aimois le faux-bourdon des Prêtres. J'allai voir le
palais du Roi ; j'en approchois avec crainte, mais, voyant entrer d'autres gens de mon étoffe, je fis comme eux; on me laissa faire. Peut-être dus-je cette grâce au petit paquet que j'avois sous mon bras. Quoi qu'il en soit,
ï plus de deux mois.
2 Près de quatre mois et demi {12 avril-23 août).
^ beau.
* en liberté.