LIVRE II
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je conçus une grande opinion de moi-même en me trouvant dans ce palais; je m'en regardois déjà, sinon tout à fait comme le maître, au moins comme l'un des habitans, et cela me paroissoit extrêmement beau.
[97] Enfin, à force de courir, je m'épuisai, je me lassai. J'avois faim, il faisoit chaud ; j'entrai chez une marchande de laitage : on me donna du lait caillé, de la giuncà, et, avec deux grisses de cet excellent pain de Piémont que j'aime plus qu'aucun autre, je fis pour mes cinq ou six sols un des meilleurs dînés que j'aye faits de mes jours.
Le soir, il fallut chercher un gîte. Gomme je savois déjà assez de Piémontois pour me faire entendre, il ne fut pas difficile à trouver, et j'eus la prudence de le choisir plus selon ma bourse que selon mon goût. On m'enseigna dans la rue de Pô la femme d'un soldat qui retiroit, à un sol par nuit, des domestiques hors de service. Je trouvai chez elle un grabat vide, et je m'y établis. Elle étoit jeune et nouvellement mariée, quoiqu'elle eût déjà cinq ou six enfans. Nous couchâmes tous dans la même chamibre, la mère, les enfans et les hôtes, et cela dura de cette façon tant que je restai chez elle. Au demeurant c'étoit une bonne femme, jurant comme un charretier, mais douce, officieuse, qui me prit en amitié et qui même me fut utile.
Je passai plusieurs jours à me livrer uniquement au plaisir de l'indépendance et de la curiosité. J'allois errant dedans et dehors la Ville, visitant, furetant tout ce qui me paroissoit curieux et nouveau, et tout l'étoit pour un jeune homme sortant de sa niche, qui n'avoit jamais vu de capitale. J'étois surtout fort exact à faire ma Cour, et j'assistois tous les matins régulièrement à la messe
LES CONFESSIONS
du Roi, tout fier de me voir dans la même Chapelle avec ce Prince et sa suite ; mais ma passion pour la musique, qui commençoit à se déclarer, avoit plus de part à mon assiduité que la pompe de la Cour. Le Roi de Sardaigne avoit alors la plus excellente symphonie de l'Europe : Somis, les Besuzzi, Desjardins y brilloient alternativement \ Il n'en falloit pas tant pour attirer un jeune homme que le jeu du moindre instrument, pourvu qu'il fût juste, transportoit de joie. Du reste, je n'avois pour la magnificence qui frappoit mes yeux qu'une admiration stupide et sans convoitise. La seule chose qui m'intéressât, dans tout l'éclat de la Cour, étoit de voir s'il n'y avoit point là quelque jolie Princesse qui fût digne de mes hommages, et avec qui je pusse faire un roman.
Je faillis en ébaucher un dans un état moins brillant, mais oij, si je l'eusse pu mettre à fin, j'aurois trouvé des plaisirs mille fois plus délicieux.
[98] Quoique je vécusse avec beaucoup d'économie, ma bourse insensiblement s'épuisoit, et même cette économie étoit moins l'effet de la prudence que celui
1 En 1728, les deux frères Bezzozzi, hautboïstes, n'appartenaient pas encore à la chapelle royale : Alexandre, qui était l'aîné, n'y entra que le 20 avril ij3i (A. Bertolotti, Gaetano Pugnani e altri musici alla Corte di Torino nel secolo XVIII, dans la Ga:i^etta musicale di Milano, 1891), et Jérôme, plus tard.
Jean-Baptiste Somis, violoniste et maître de chapelle, mourut à Turin le 14 août 1763. — Le Mercure de France rapporte qu'aux concerts spirituels des Tuileries, d'avril 1733, «le sieur Sommis, fameux joueur de violon du Roy de Sardaigne, a exécuté différentes sonates et des concerto dans la dernière perfection ; il a été très applaudi par de nombreuses assemblées, que la justesse et la brillante exécution de ce grand maître y a attirées.» (Avril 1733, p. 816-817). — Piémontais, selon les dictionnaires de Fétis et d'Eitner, cet artiste serait «originaire de Marseille, » s'il faut en croire l'auteur anonyme d'un article intitulé « Mémoires pour servir à l'histoire de la musique vocale et instrumentale» (Mercure de France, juin 1738, p. 1110-1118).