‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 55 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

d'une simplicité de goût que, même aujourd'hui, l'usage des grandes tables n'a point altéré. Je ne connoissois pas et je ne connois pas encore de meilleure chère que celle d'un repas rustique : avec des laitages, des œufs frais, du fromage, du pain bis, du vin passable et la liberté, l'on est toujours sûr de me bien régaler ; mon grand appétit fera le reste, quand un Maître d'Hôtel et des laquais autour de moi ne me rassasieront pas de leurs importuns regards. Je faisois alors de beaucoup meilleurs repas avec cinq ou six sous de dépense, que je ne les ai faits depuis à cinq ou six francs. J'étois donc sobre dans mes repas, faute d'être tenté de ne pas l'être ; encore ai-je tort d'appeler cela sobriété, car j'y mettois toute la sensualité possible. Mes poires, ma giuncà, mon fromage, mes grisses, et quelques verres d'un gros vin de Montferrat me rendoient le plus heureux des gourmands. Mais encore avec tout cela pouvoit-on voir la fin de vingt livres. C'étoit ce que j'aperçus plus sensiblement de jour en jour, et malgré l'étourderie de mon âge, mon inquiétude sur l'avenir alla bientôt jusqu'à l'effroi. De tant de Châteaux en Espagne, il ne me resta que celui de chercher quelque occupation qui me fît vivre ; encore n'étoit-il point facile à réaliser. Je songeai à mon ancien métier, mais je ne le savois pas assez pour aller travailler chez un maître, et les maîtres même n'abondoient pas à Turin. Je pris donc, en attendant mieux, le parti d'aller m'offrir, de boutique en boutique, pour graver un chiffre ou des armes sur de la vaisselle, espérant tenter les gens par le bon marché en me mettant à leur discrétion. Cet expédient ne fut pas fort heureux ; je fus presque par tout éconduit, et ce que je trouvai à faire étoit si peu

LES CONFESSIONS

de chose qu'à peine y gagnai-je le prix de quelques repas.

Un jour, cependant, passant d'assez bon matin dans la Contrà nova^ je vis, à travers les vitres d'un comptoir, une jeune marchande de si bonne grâce et d'un air si attirant que, malgré ma timidité près des Dames, je n'hésitai pas d'entrer et de lui offrir mon petit talent. Elle ne me rebuta point, me fit asseoir, conter ma petite histoire, me plaignit, me dit d'avoir bon courage, [99] et que les bons Chrétiens ne m'abandonneroient pas. Puis^ tandis qu'elle envoyoit chercher chez un Orfèvre du voisinage les outils dont j'avois dit avoir besoin, elle monta dans sa cuisine et m'apporta elle-même à déjeûner. Ce début me parut de bon augure : la suite ne le démentit pas. Elle fut contente de mon petit travail, encore plus de mon petit babil quand je me fus un peu rassuré; car elle étoit brillante et parée, et, malgré son air gracieux, cet éclat m'en avoit imposé. Mais son accueil plein de bonté, son ton compatissant, ses manières douces et caressantes me mirent bientôt à mon aise. Je vis que je réussissois, et cela me fit réussir davantage. En un mot, je plus assez à cette jeune Dame pour revenir chez elle avec une sorte de familiarité, qu'il ne tint pas à mon goût, ni peut-être au sien, qui n'augmentât davantage. Mais, quoique Italienne et trop jolie pour n'être pas un peu coquette, elle étoit pourtant si modeste et moi si timide, qu'il étoit difficile que tout cela vînt si tôt à bien. On ne nous laissa pas le temps d'achever l'aventure : je ne m'en rappelle qu'avec plus de charmes les courts momens que j'ai passés auprès d'elle, et je puis dire y avoir goûté dans leurs prémices les plus doux ainsi que les plus purs plaisirs de l'amour.

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