‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 56 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

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C'étoit une brune extrêmement piquante, mais dont le bon naturel peint sur son joli visage rendoit la vivacité touchante ; son air étoit caressant, sans être tendre ; au premier abord il sembloit que l'amitié fût déjà faite, et qu'il ne pût rien venir de plus. Elle s'appeloit Madame Basile. Son mari, plus âgé qu'elle et passablement jaloux, la laissoit, dans ses voyages, sous la garde d'un Commis trop maussade pour être séduisant, et qui ne laissoit pas d'avoir pour son compte des prétentions, qu'il ne montroit guères que par sa m.auvaise humeur. Il en prit beaucoup contre moi, quoique j'aimasse à l'entendre jouer de la flûte, dont il jouoit ^passablement pour un courtaud^. Ce nouvel Egiste grognoit toujours quand il me voyoit entrer chez sa Dame; il me traitoit avec un dédain qu'elle lui rendoit bien. Il sembloit même qu'elle ^affectât, pour le tourmenter, de me caresser en sa présence, et cette sorte de vengeance, quoique assez de mon goût, l'eût été beaucoup plus dans le tête à tête : Mais elle ne la poussoit pas jusque-là, ou du moins ce n'étoit pas de la même manière. Soit qu'elle me trouvât trop jeune, soit qu'elle [loo] ne sût point faire les avances, soit qu'elle voulût sérieusement être sage, elle avoit alors une sorte de réserve qui n'étoit pas repoussante, mais qui m^intimidoit, sans que je susse pourquoi. Quoique je ne me sentisse pas pour elle ce respect, aussi profond que tendre, que j'avois pourMad^de Warens, je me sentois plus de crainte et bien moins de familiarité. J'étois embarrassé, tremblant ; je n'osois la regarder, je n'osois respirer auprès d'elle. Cependant je

1 asse:^ bien.

2 Voy . p. 39-40, n. I .

^ se plût... à me caresser.

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LES CONFESSIONS

craignois plus que la mort de m'en éloigner. Je dévorois d'un œil avide tout ce que je pouvois voir d'elle sans être aperçu, les fleurs de sa robe, le bout de son joli pied, ses cheveux, sa coiffure, l'intervalle d'un bras blanc et rond qui paroissoit entre son gant et sa manchette, ^ celui qui se faisoit quelquefois entre son tour de gorge et son mouchoir. Chaque objet ajoutoit à l'impression des autres; à force de regarder ce que je pouvois voir, et même au delà, mes yeux se troubloient, ^mon sein s'oppressoit, ma respiration, d'instant en instant plus embarrassée, me donnoit beaucoup de peine à gouverner, et tout ce que je pouvois faire étoit de filer sans bruit des soupirs très-incommodes dans le silence où nous étions. Madame Basile, occupée à son ouvrage, ne s'en apercevoit pas, à ce qu'il me sembloit. Cependant je voyois quelquefois^ par une sorte de sympathie, son fichu se renfler assez fréquemment. Ce dangereux objet achevoit de me perdre, ma tête s'en alloit, et quand j'étois prêt à céder à mon transport, elle m'adressoit quelques mots d'un ton tranquille, qui me faisoient rentrer en moi-même à l'instant.

Je la vis plusieurs fois seule de cette manière, sans que jamais un mot, un geste, un regard même trop expressif marquât entre nous la moindre intelligence. Cet état étoit très-tourmentant pour moi; cependant il faisoit mes délices, et à peine dans la simplicité de mon cœur pouvois-je imaginer pourquoi j'étois si tourmenté. Il paroissoit que ces petits tête à tête ^ ne lui déplaisoient

1 celui qui {A) un autre, bien plus intéressant encore, qui (B). — Finalement, Rousseau est revenu à «celui qui»,

2 ma poitrine.

^ Ms. : tête-à-têtes. — La même orthographe, pour le pluriel, se retrouve p. i3i du ms. («nos tête-à-têtes »), et aussi dans l'édition originale de la

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