‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 57 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

pas non plus ; du moins elle en rendoit les occasions assez fréquentes, ce qui étoit assurément fort gratuit de sa part, pour l'usage que nous en faisions l'un et l'autre.

Un jour qu'ennuyée des sots colloques du Commis, elle étoit montée dans sa chambre, je me hâtai, de l'arrière-boutique où j'étois, d'achever ma petite tâche, et je la suivis. Sa chambre étoit entr'ouverte ; j'y entrai sans être aperçu ; regardant le côté [loi] opposé à la porte, elle ne pouvoit me voir entrer, ni m'entendre, à cause du bruit que des chariots faisoient dans la rue. Elle se mettoit toujours bien : ce jour-là sa parure alloit jusqu'à la coquetterie ; son attitude étoit gracieuse, sa tête un peu baissée laissoit Woir la blancheur de son cou, ses cheveux relevés avec élégance étoient ornés de fleurs. Il régnoit dans toute sa figure je ne sais quel charme que j'eus le temps de considérer et qui me transporta. Je me jetai à genoux à l'entrée de la chambre en tendant les deux bras vers elle d'un mouvement passionné, bien sûr qu'elle ne m'entendoit pas, et n'imaginant pas qu'elle pût me voir ; mais il y avoit à la cheminée une glace à laquelle je ne songeois ^pas et qui me trahit. Je ne sais quel effet ce transport fit sur elle ; elle ne me regarda point, ne me parla point : mais, tournant à demi la tête, d'un simple mouvement de' doigt elle me montra le parquet à ses pieds. Tressaillir, pousser un cri, me lever, m'élancer à ses genoux ne fut pour moi qu'une même chose. Mais ce qu'on aura peine

Nouvelle Héloise (t. IV, lettre i3, p. 283. — Cf. Littré, Dict.): «Interromps ou préviens les trop longs tête-à-têtes. » Cependant, au livre I, Rousseau a écrit « de courts tête-à-tête» (ci-dessus, p. 38).

1 apercevoir.

2 point.

io8

LES CONFESSIONS

à croire est que dans cet état je n'osai rien entreprendre au delà, ni dire un seul mot, ni lever les yeux sur les siens, ni la toucher même, dans une attitude aussi contrainte, pour m'appuyer un instant sur ses genoux. J'étois muet, immobile, mais non pas tranquille assurément: tout déceloit en moi l'agitation, la joie, la tendre reconnoissance, les ardens désirs, incertains dans leur objet et contenus par la crainte d'offenser et de déplaire, sur laquelle mon jeune cœur ne pouvoit se rassurer.

Elle ne paroissoit ni plus tranquille ni moins timide que moi. Troublée de me voir là, interdite de m'y avoir attiré, et commençant à sentir, sans doute, toute la conséquence d'un signe parti avant la réflexion, elle ne m'accueilloit ni ne me repoussoit ; elle n'ôtoit pas les yeux de dessus son ouvrage, elle tâchoit de faire comme si elle ne m'eût pas aperçu à ses pieds ; mais toute ma bêtise ne m'empêchoit pas de voir qu'elle partageoit mon embarras, peut-être mes désirs, et qu'elle étoit retenue par une honte semblable à la mienne, sans que cette persuasion me donnât la force de la surmonter. Un reste d'incertitude me faisoit trembler d'encourir son indignation et de me faire chasser de chez elle ; son état de femme et cinq ou six ans qu'elle avoit de plus que moi dévoient, selon moi, mettre de son côté toute la hardiesse, et je me disois que, puisqu'elle ne faisoit rien pour exciter la mienne, elle ne vouloit pas que j'en eusse. Même encore aujourd'hui je trouve que je pensois juste, et sûrement elle avoit trop d'esprit pour ne pas voir qu'un novice aussi sot avoit besoin [102] nonseulement d'être encouragé, mais d'être instruit.

Je ne sais comment eût fini cette scène vive et muette.

Page 1