‹ La première rédaction des Confessions (livres I-IV);Chapitre 58 sur 125 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

ni combien de temps j'aurois resté immobile dans cet état ridicule et délicieux, si nous n'eussions été interrompus. Mais, au plus fort de mes agitations, j'entendis monter Tescalier^ puis ouvrir la porte de la cuisine qui touchoit la chambre où nous étions, et Mad^ Basile alarmée me dit vivement de la voix et du geste : Leve^voiis^ voici Rosina. En me levant en hâte, je saisis une main qu'elle me tendoit, j'y appliquai deux baisers brûlans, au second desquels je sentis cette charmante main se presser un peu contre mes lèvres. De mes jours, je n'eus un si doux moment. Mais l'occasion que j'avois perdue ne revint plus^ et nos amours en restèrent là^.

C'est peut-être pour cela même que l'image de cette aimable femme est restée empreinte au fond de mon cœur en traits si charmans. Elle s'y est même embellie à mesure que j'ai mieux connu le monde et les femmes. Pour peu qu'elle eût eu d'expérience, elle s'y seroit prise autrement pour enhardir un petit garçon; mais si son cœur étoit foible, il étoit honnête ; elle cédoit involontairement au penchant qui l'entraînoit ; c'étoit selon toutes les apparences sa première infidélité, et j'aurois peut-être eu plus à faire à vaincre sa honte que la mienne. Sans en être venu là, j'ai goûté près d'elle des

1 Bernardin de Saint-Pierre a mis dans la bouche de Jean-Jacques un autre récit de cette scène: « Il me disoit : Oh ! que l'innocence ajoute de pouvoir à l'amour! J'ai aimé deux fois passionnément: Tune, une personne à laquelle je n'avois jamais parlé. Un seul signe a été la source de mille lettres passionnées, des plus douces illusions. J'entrois dans un appartement où elle étoit : je l'aperçois, le dos tourné; à sa vue, la joie, le désir, l'amour se peignoient dans mon visage, dans mes traits, dans mes gestes ; je ne m'apercevois pas qu'elle me voyoit dans la glace. Elle se tourne, offensée de mes transports, et du doigt me montre la terre : j'allois tomber à genoux, lorsqu'on entra. Ce simple mouvement fut cause de lettres très-douces. » {La vie et les ouvrages de J.-J. Rousseau, édit. M. Souriau, 1907, p. 94.) — Les «mille lettres passionnées » et «très-douces» doivent être un enjolivement de Rousseau ou de son interlocuteur.

LES CONFESSIONS

douceurs inexprimables ; rien de tout ce que m'a fait sentir la possession des femmes ne vaut les deux minutes que j'ai passées à ses pieds, sans même oser toucher à sa robe. Non, il n'y a point de jouissance pareille à celle que peut donner une femme honnête qu'on aime ; tout est faveur auprès d'elle. Un petit signe de doigt, une main foiblement pressée contre ma bouche sont les seules faveurs que je reçus jamais de Madame Basile, et le souvenir de ces faveurs si légères me transporte encore en y pensant.

Les deux jours suivans, j'eus beau guetter un nouveau tête à tête ; il me fut impossible d'en trouver le moment, et je n'aperçus en elle aucun soin pour le ménager. Elle eut même le maintien plus retenu, mais non plus froid qu'à l'ordinaire, et je crois qu'elle évitoit mes regards, de peur de ne pouvoir assez gouverner les siens. Son maudit Commis fut plus désolant que jamais; il devint même railleur et goguenard : il me dit que j'étois galant et que je ferois mon chemin près des Dames. Je tremblois d'avoir fait quelque indiscrétion, et me regardant déjà comme étant d'intelligence avec elle, je voulus couvrir du mystère un goût qui jusqu'alors n'en avoit pas grand besoin. Cela [io3] me rendit plus circonspect à saisir les occasions de le satisfaire, et à force de les vouloir sûres, je n'en trouvai point du tout.

Voici encore une autre folie romanesque, dont je n'ai jamais pu me guérir et qui, jointe à ma timidité naturelle, a beaucoup démenti les prédictions du Commis. J'aimois trop sincèrement, trop parfaitement, j'ose dire, pour pouvoir aisément être heureux. Jamais passions ne furent en même temps plus pures et plus vives que les miennes, jamais amour ne fut plus tendre, plus

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